Archive pour le mot-clef ‘restauration’

Au chevet des petits papiers…

Vendredi 15 février 2013

Armelle Poyac, à l'oeuvre...

 

Profitant du passage d’Armelle Poyac, spécialiste en conservation-restauration des oeuvres graphiques, Off fait la lumière sur ce métier rare et très particulier… 

Off: Comment devient-on “spécialiste en conservation-restauration” d’œuvres graphiques?
Armelle Poyac:
Après mon bac en section scientifique, je suis entrée à l’université de Strasbourg en Histoire de l’Art. Après l’obtention de ma maîtrise , j’ai pu intégrer le Master professionnel de Conservation-restauration de l’université de Paris I  Sorbonne. J’avais cet objectif dès le lycée, car il m’orientait vers un métier alliant à la fois la science, l’histoire de l’art et  les techniques artistiques, et qui serait à la fois un travail manuel et intellectuel. Et puis surtout qui donne le plaisir de manipuler les œuvres. 

O: Pourquoi avoir choisi la restauration du papier?
AP
: C’est vrai qu’au départ, j’avais plutôt pensé à la restauration de peintures, mais progressivement, je me suis rendue compte que les arts graphiques faisaient appel à des techniques très spontanées, et par là passionnantes. 

Un métier qui entraîne au coeur de l'oeuvre...

 

Tâches d'usage, moisissures, déchirures, etc... Les papiers sont soumis à de multiples altérations

 

O: Quelles sont les grandes lignes de cet apprentissage?
AP
:Tout d’abord, bien sûr, il s’agit d’apprendre à connaître les matériaux, ainsi que les altérations et leurs causes. Par arts graphiques, on entend tout ce qui est papier, c’est à dire des œuvres d’art, mais aussi des documents, des cartes, des affiches… Pour bien connaître les matériaux, nous sommes formés en chimie générale, organique et polymère. A cela s’ajoutent des cours de déontologie de d’histoire de la restauration, des cours de technique d’analyse des œuvres, des ateliers pratiques de reconstitutions techniques, comme par exemple la dorure, et la pratique indispensable du dessin. J’ai du également obtenir un CAP de reliure pour obtenir mon diplôme. Cela ne fait de moi pour autant un relieur, mais surtout, cela m’a permis de bien connaître les techniques de la reliure pour savoir quelle attitude prendre quand je suis face à des livres.
J’ai effectué aussi de nombreux stages, et j’ai eu la chance de travailler par exemple à l’Albertina de Vienne, au Museum of Art de Philadelphie ou dans un atelier privé de restauration de livres enluminés et de parchemins en Suisse. J’ai également travaillé sur le chantiers des collections du musée Lorrain, non pas comme restauratrice, mais comme chargée du recollement. Cette expérience a été très très importante pour moi, car elle m’a permis de me former directement sur une collection très large et variée d’œuvres régionales. 

O: Aujourd’hui vous travaillez comme indépendant, au sein de votre atelier Lapage, qui sont vos clients?
AP:
Malheureusement, les musées disposant d’un atelier permanent et d’un poste de conservateur-restaurateur sont rarissimes. Pourtant, ce sont eux mes principaux clients! J’interviens le plus souvent en amont d’une exposition. Je réponds aux consultations et je travaille pour plusieurs musées de la région Est, comme ici à Nancy ou à Strasbourg. J’ai aussi une clientèle de particuliers, collectionneurs, mais pas seulement. J’ai souvent affaire à des personnes dont l’attachement affectif pour l’œuvre d’art est loin d’être proportionnel à sa valeur. Je suis amenée à opérer sur des types d’œuvres très différents, et il n’est pas toujours facile de faire comprendre que cette intervention sera parfois pratiquement invisible…! 

O: Justement, pourriez-vous décrire un petit peu le contenu de cette intervention?
AP:
Tout commence avec un constat d’état  et un diagnostic des altérations. Celles-ci sont généralement des problèmes d’empoussiérement et des salissures, dus à l’exposition prolongée à la lumière ou à des conditions climatiques nuisibles, comme par exemple les variations d’humidité qui peuvent provoquer des gondolements ou des tâches. On aura aussi souvent des causes mécaniques, comme les plis ou les déchirures. Parfois,mais plus rarement, on est confronté à des restaurations anciennes, du type Scotch ou colle.
Ensuite, on détermine le protocole de restauration: il ne s’agit pas de remettre à neuf, mais bien de prolonger la vie de l’oeuvre dans le temps, d’améliorer sa lisibilité et son aspect esthétique. Mais cette dernière partie n’est pas la priorité. Et parfois, mieux vaut même ne pas intervenir plutôt qu’aggraver la situation. Les décisions sont prises en concertation. Je propose, on discute, puis on décide. Les interventions sont documentées. Et pour chacune, j’emploie des matériaux stables, compatibles avec les œuvres et surtout réversibles. 

O: Tout commence par le dépoussiérage, pourquoi?
AP:
La poussière fixe l’humidité sur le papier, le dépoussiérage est donc indispensable. On utilise pour cela une gomme en poudre, choisie en fonction du support, que l’on passe sur l’œuvre, recto et verso, en mouvements circulaires, pour ne pas laisser de marque. On évite d’insister sur les zones de tracé. Par exemple on ne peut pas dépoussiérer le fusain ou le pastel, trop fragiles. 

O: Que faites-vous en cas de déchirure?
AP:
Je vais apposer un renfort de déchirure, constitué d’une bandelette de papier japonais défibrée. Je choisis ce papier en fonction de sa couleur, et souvent je suis amenée à le teindre moi même à l’aquarelle. La bandelette est fixée à l’aide d’une colle d’amidon de blé, soluble à l’eau, que je fabrique moi-même, car les colles du commerce présentent des ajouts de fongicides et de bactéricides dont nous ne connaissons pas les effets dans la durée… 

O: Quelle position adoptez-vous dans le cas d’une lacune?
AP: Contrairement à ce que l’on pense, on ne redessine jamais des parties lacunaires, ou à de très rares exceptions, dans le cas de bordures par exemple. La lacune sera comblée avec un morceau de papier d’un grammage proche de celui de l’œuvre, mis au ton à l’aquarelle. Il est collé au verso à la colle d’amidon. Il sera réversible, notamment si l’on s’aperçoit d’une modification chromatique due au temps. 

O: Comment opérez-vous sur des cas de gondolements ?
AP:
Selon le papier et le tracé, on choisit un mode d’humidification, suivi d’une mise sous presse. L’humidification permet de relaxer les fibres et de retrouver une certaine planéité. L’œuvre est placée entre des buvards et placée sous planches avec des poids. On change régulièrement les buvards et on surveille le séchage, dont la durée est très variable. 

O: Mais le papier n’aime pas l’humidité! N’y a-t-il pas de risque de moisissures?
AP:
C’est pour cette raison que l’on utilise les buvards, et surtout qu’on les change régulièrement pour que l’humidité s’évapore. 

O: Et quand il est trop tard et que l’œuvre à restaurer présente des traces de moisissures?
AP:
La moisissure est très embêtante. Nous n’avons aucun moyen de supprimer ou d’exterminer les moisissures sur le papier de manière définitive. Les techniques anciennes ont montré qu’elles étaient encore plus nuisibles que la non intervention. La seule possibilité va être de nettoyer, d’enlever ce qu’on peut et ensuite de gérer l’hygrométrie, seul moyen d’empêcher le développement des moisissures.
D’ailleurs en cas d’inondation, on a deux solutions: soit sécher immédiatement, soit congeler les dessins! 

O: Dans le cas de l’estampe, comment procédez-vous?
AP:
L’avantage des estampes est qu’on peut les “laver”, puisqu’elles sont généralement réalisées avec une encre non soluble à l’eau. On utilise une eau déminéralisée et surtout pas de chlore! 

O: Finalement, on se rend compte que vos interventions sont souvent dues à de mauvaises conditions de conservation des dessins. Quelles sont ces conditions idéales?
AP:
Alors, tout d’abord, on évite les pièces humides. Mais attention! les pièces trop sèches peuvent provoquer, à l’inverse,une fragilisation des fibres. L’idéal est un taux d’humidité relative de 50%. Le problème n’est pas tant le taux lui même, mais plutôt la variation de ce taux. Ensuite, on évite la lumière directe du soleil, dont les UV sont responsables des altérations de couleurs (jaunissement, effacement). Donc, il ne faut jamais exposer un dessins en face d’une fenêtre, et si possible le mettre sous un verre anti UV. Il ne faut donc pas être surpris si dans un musée, les œuvres graphiques sont souvent exposées dans la pénombre et pour un temps limité. C’est pour leur bien!
Ensuite, il faut privilégier, lors de l’encadrement, des cartons et papiers permanents, de qualité dite “archive”. Ils sont fabriqués dans des matériaux qui s’acidifient moins rapidement grâce à la présence d’une petite réserve alcaline -mais tous les papiers s’acidifient car le papier est un matériau organique! Il faut donc plutôt aller voir un encadreur sensibilisé à ces questions. Lors du montage de l’œuvre, surtout, bien sûr prohiber le Scotch! On utilise aujourd’hui la même technique qu’au 19ème siècle, avec de la bande gommée, qui ne jaunit pas et vieillit assez bien. On peut tout simplement réaliser une charnière avec du papier japonais et de la colle d’amidon, mais cette technique est délicate et revient cher. .. 

O: On réalise finalement, en vous écoutant, que le papier est comme vivant!
AP:
En tout cas, c’est un matériau organique sensible… Il vieillit et tout ce qu’on peut faire c’est ralentir le processus. Nous ne faisons pas de miracles! 

Pour en savoir plus sur le métier de conservateur-restaurateur, rendez-vous sur le site de la Fédération Française des Professionnels des la Conservation Restauration. Pour connaître le programme de formation continue spécialisée, consultez les sites de l’INP ou de l’ARSAG. Pour avoir des informations sur le master professionnel de conservateur-restaurateur d’arts graphiques, suivez ce lien.

Aux petits soins pour Gruber…

Jeudi 7 avril 2011
La préparation d’une exposition donne souvent lieu à un travail important de restauration des oeuvres avant leur exposition. L’exposition consacrée à Gruber en septembre prochain ne déroge pas à cette règle. Après le vitrail, la campagne de restauration concerne aujourd’hui les documents graphiques, particulièrement fragilisés par les années.

Armelle Poyac, de l'atelier " A la page"

Armelle Poyac, restauratrice en arts graphiques, a entrepris de raffraîchir et de stabiliser plusieurs dessins et imprimés en vue de leur exposition. Cela va du petit nettoyage à la gomme, dont le résultat peut être saisissant, à des interventions plus lourdes, comme le comblement de déchirures et de lacunes.

Le gommage

Petit test "avant/après"

Il n’est pas rare de trouver sur des documents anciens des réparations antérieures: en vieillissant, les scotchs jaunissent, durcissent, se décollent, mais surtout ils marquent de manière presque indélébile le papier.

Armelle Poyac au travail

La boîte à couleur

Restaurateur = chirurgien du papier?

Sur cette affiche pour le Concours de Tir de la Ville de Nancy, outre de multiples pliures et déchirures, la lecture de l’oeuvre était fortement gènée par des manques dans la bordure. Conformément à la déontologie de la restauration, ces manques ont été comblés par un papier proche dans la tonalité, mais parfaitement visible. Si une partie du liseret vert à été reprise au pastel, la bordure jaune n’a pas été reproduite pour ne pas alourdir la restauration.

Une déchirure bien visible

et pratiquement invisible après intervention

L'affiche très abîmée avant

la réparation: un comblement et une reprise au pastel du liseret

Même réparation mais sans reprise de couleur

 Heureusement, elle garde le sourire…

La Colombe embellie

Vendredi 25 mars 2011

En vue de l’exposition consacrée au maître-verrier Jacques Gruber qui sera présentée à partir de septembre 2011 aux Galeries Poirel, le Musée de l’Ecole de Nancy a lancé une campagne de restauration des vitraux qui seront exposés et qui sont pour la plupart inédits. L’intervention a été réalisée par trois restaurateurs de l’Atelier Pinto (Poitou-Charentes), diplômés d’état en conservation-restauration de biens culturels et spécialisés en vitrail. Durant trois jours de travail, huit vitraux ont pu être restaurés sur place, et deux ont été emportés pour être traités en atelier.

Vitrail La Colombe

L’essentiel de ce travail a consisté en un nettoyage en profondeur des vitraux, à l’aide d’une brosse plongée dans un mélange d’eau et d’acétone. D’autres travaux ont été réalisés, comme le remplacement de fixations et de verres manquants sur certaines œuvres, ou encore le redressage des vitraux qui étaient fortement affaissés dans leur encadrement.

Vitrail La Colombe

Toutes les mesures prises ont été faites dans le respect de la déontologie des restaurateurs-conservateurs, qui impose notamment de pratiquer une restauration qui soit visible et réversible.

Vitrail La Colombe - Avant/après le premier nettoyage

Rendez-vous à partir du 16 septembre 2011 à Poirel pour admirer ce vitrail et beaucoup d’autres oeuvres de Jacques Gruber.

La rentrée de Paul Nicolas

Mardi 10 août 2010

Bien qu’il reste encore un peu plus de deux semaines pour visiter l’exposition “Camille Martin. Le sentiment de la nature“, le musée de l’Ecole de Nancy prépare activement sa prochaine exposition. Celle-ci sera consacrée au décorateur et verrier Paul Nicolas (1875-1952) qui fut l’un des principaux collaborateurs d’Emile Gallé (1846-1904) avant de fonder sa propre verrerie en 1919.

Au programme de l’exposition, de nombreuses verreries bien évidemment, mais aussi des dessins (études de fleurs, paysages, projets de vases) et des documents (notamment des diplômes) dont la restauration, menée à bien par Armelle Poyac (atelier Lapage), vient de s’achever.

Plus d’informations sur l’exposition ici mais nous ne manquerons pas de vous en reparler très vite…

Camille Martin et la reliure

Lundi 30 novembre 2009

Les préparatifs de l’exposition Camille Martin vont bon train. Après les arts graphiques, c’est au tour des reliures de l’artiste de subir une rénovation. Aussi fragiles que les oeuvres sur papier, les reliures et objets en cuir ne doivent être que peu exposés à la lumière et nécessitent des conditions de conservation et de présentation très contrôlées.

Au programme de cette intervention, menée par Ségolène Walle, restauratrice en arts graphiques et reliures installée à Paris : dépoussiérage, cirage, lustrage… Il fallait bien cela pour ces rares et magnifiques objets dont l’originalité est de combiner plusieurs techniques : mosaïque de cuir repoussé, peint et patiné, pyrogravure, émaillage, gauffrage, estampage, dorure à chaud et à froid… Sans parler du décor qui recouvre, en une scène continue, les deux plats et le dos de l’ouvrage : une conception de l’art total portée à l’échelle d’un livre.

Ségolène Walle travaillant sur la reliure pour "L'Estampe originale" (1894)

Ségolène Walle travaillant sur la reliure pour "L'Estampe originale" (1894)

En collaboration avec Victor Prouvé et le relieur René Wiener, Camille Martin créa un nouveau genre de reliures “modernes, voyantes, choquantes, extravagantes, tapageuses” (selon les commentateurs de l’époque) qui rompent considérablement avec les codes de la reliure traditionnelle. En 1893, les premières reliures de ce trio artistique sont présentées au salon de la Société Nationale des Beaux-Arts à Paris. Elles créent la surprise et suscitent autant l’émerveillement que l’indignation. En tout cas, ce sont elles qui amènent à l’école lorraine d’art décoratif sa première reconnaissance sur les plans national et international.

Les sept reliures de Camille Martin, appartenant aux collections du musée de l’Ecole de Nancy, ont fait peau -presque- neuve.

Elles sont toutes là : les reliures pour Le Japon (tome 2), L’agenda du Bon Marché, Les Ronces, La Mélancolie, L’Estampe originale, La Forêt et la Vigne vierge.

Vous retrouverez ces reliures et bien d’autres -dont de nombreuses inédites- à l’exposition Camille Martin, à partir du 26 mars 2010, au musée de l’Ecole de Nancy.

LES P’TITS PAPIERS DE CAMILLE MARTIN

Vendredi 30 octobre 2009
Petits dessins et grandes affiches de Camille Martin

Petits dessins et grandes affiches de Camille Martin

La préparation d’une exposition est l’occasion idéale pour un musée de procéder à la restauration des oeuvres avant leur présentation au public. L’exposition que le musée consacre au peintre et décorateur Camille Martin à partir du 26 mars 2010 va permettre la restauration de dessins, peintures, reliures et objets réalisés par l’artiste.     Armelle Poyac (atelier Lapage, Nancy) est restauratrice en arts et documents graphiques. Elle termine la restauration des dessins, gravures et affiches qui seront présentés au musée l’année prochaine. Un atelier a été provisoirement installé à la Villa Majorelle pendant plusieurs semaines pour l’accueillir.

Armelle Poyac en train de nettoyer une lithographie de Camille Martin

Armelle Poyac en train de nettoyer une lithographie de Camille Martin

Quelques instruments de travail.

Quelques instruments de travail.

La restauration peut recouvrir bien des aspects selon l’état des oeuvres : dépoussiérage, comblement des lacunes, enlèvement d’anciennes fixations qui peuvent s’avérer dangeureuses  pour le support et pour l’oeuvre, renfort des parties sensibles, humidification et mise à plat des pliures, et enfin mise en place de charnières ou de fausses marges avant encadrement.

L'incontournable avant/après restauration d'un dessin de chauve-souris de Camille Martin

L'incontournable avant/après restauration d'un dessin de chauve-souris de Camille Martin

Une fois encadré, ce dessin – et de nombreux autres – sera à voir sur les cimaises du musée, du 26 mars au 29 août 2010 à l’exposition Camille Martin. Le sentiment de la nature.