Archive pour le mot-clef ‘Prouvé’

Le saviez-vous? Charles Keller, alias Jacques Turbin

mardi 10 novembre 2015
Victor Prouvé, portrait de Jacques Turbin (Charles Keller), Lunéville, musée du château des Lumières (c) Musée du château des Lumières. Photo T. Frantz, CG 54.

Victor Prouvé, portrait de Jacques Turbin (Charles Keller), Lunéville, musée du château des Lumières (c) Musée du château des Lumières. Photo T. Frantz, CG 54.

 

Dans la galerie des portraits des acteurs de la vie culturelle et politique nancéienne à la fin du parcours de l’exposition L’École de Nancy face aux questions politiques et sociales de son temps, celui de Jacques Turbin – Charles Keller, retient tout particulièrement l’attention. Outre sa carrure large et sa posture décontractée, Charles Keller y est figuré accompagné d’attributs se référant à ses idées révolutionnaires: L’Ennemi des lois de Maurice Barrès, dont le héros est condamné à la prison pour propagande anarchiste, et une feuille de papier sur laquelle on distingue en rouge un scorpion stylisé avec ses deux morsures et une main, que l’on pourrait interpréter comme des symboles anarchistes.

Détail

Détail

Né à Mulhouse, ville alsacienne très industrielle, Charles Keller est tout d’abord ingénieur civil. Congédié en raison de son militantisme, il quitte l’Alsace pour Paris où il entre dans l’Association internationale des Travailleurs (AIT), la Première Internationale fondée par Marx en 1864. Il rencontre Elisée et Elie Reclus ainsi qu’Aristide Rey, militants pacifistes de la mouvance anarchiste au sein de l’AIT. En 1870, Keller écrit son premier poème insurrectionnel, La Jurassienne, mis en musique en 1874 par James Guillaume :

Ouvrier, la faim te tord les entrailles
Et te fait le regard creux,
Toi qui, sans repos ni trêve, travailles
Pour le ventre des heureux.
Ta femme s’échine, et tes enfants maigres
Sont des vieillards à douze ans ;
Ton sort est plus dur que celui des nègres
Sous les fouets abrutissants.

Nègre de l’usine,
Forçat de la mine,
Ilote du champ,
Lève-toi, peuple puissant !
Ouvrier prend la machine,
Prends la terre, paysan !
(Écouter la Jurassienne)

Ce choix du chant poétique populaire s’inscrit dans la tradition révolutionnaire française : La Marseillaise, bien sûr, mais aussi Le Temps des cerises ou les chansons de Béranger (1).

Keller devient franc-tireur dans l’armée française en 1870, et rejoint Paris à la fin des combats. Il s’y trouve lors de la « Semaine sanglante » qui met fin au soulèvement de la Commune de Paris (mars-mai 1871). Blessé sur une barricade, il parvient à s’enfuir, échappant ainsi à la violente répression versaillaise et à l’exil. Réfugié en Suisse, il adhère à la Fédération jurassienne crée par Bakounine et Elisée Reclus. En 1880, l’amnistie des communards est prononcée, Keller peut rentrer en France. Il s’installe à Nancy où vit sa cousine, Henriette Gallé-Grimm.

Marié depuis 1876 à Mathilde Roederer, amie d’enfance d’Henriette, Keller aurait pu alors mener la vie rangée de notable, que lui offre l’aisance financière apportée par son mariage. Mais il ne renonce pas à ses idéaux et cherche sa propre voie de revendication.

” Il n’était d’aucune école et ne suivait aucune loi, écrivait sa femme à J. Guillaume ; comme tempérament, il était d’ailleurs plus près des anarchistes, mais sans se ranger sous aucune bannière. Il avait horreur de l’esprit fermé des coteries. “(2)

Keller poursuit l’écriture de chants révolutionnaires et les met lui-même en musique. En 1890, il compose le poème qui accompagne le vase de Gallé, Dragon et Pélican, offert à l’irlandais William O’Brien. Les deux hommes sont proches et partagent les mêmes convictions républicaines. En 1899, on les trouve réunis au sein de la section nancéienne de la Ligue de défense des droits de l’Homme puis lors de la création de l’Université populaire, en 1900.

Keller compose sous le pseudonyme de Jacques Turbin, clin d’œil à la jacquerie et au travail… Pour lui l’émancipation du travailleur, l’amélioration de sa condition doivent venir de lui-même. « L’acte seul fait du révolté/ l’invincible maître de l’heure/(…) Prolétaires du monde entier/délivrez-vous de vous-même » (La Prolétarienne, 1903). Keller appelle à la Grève générale (1906) et à l’Action directe (1907)!

Prouve, la Greve generale, Nancy, musee Lorrain (c) musee Lorrain

V. Prouvé, couverture de la partition La Grève générale de Jacques Turbin, Nancy, musée Lorrain (c) Musée Lorrain

Debout les gars de tout métier,
De tout pays, du monde entier !
Faisons partout, d’un libre accord,
Au même instant le même effort :
Mettons nous tous en grève !
(Écouter La Grève générale)

Victor Prouvé, illustration pour la partition L'Action directe de Jacques Turbin. Nancy, musée Lorrain (c) musée Lorrain

Victor Prouvé, illustration pour la partition L’Action directe de Jacques Turbin. Nancy, musée Lorrain (c) musée Lorrain

Serfs mornes de la plèbe,
Serfs tristes des cités,
Nous qui formons la plèbe,
La plèbe,
Debout, les Révoltés !
(Écouter L’Action directe)

Victor Prouvé, autre ami proche, illustre ces chansons de Keller, dans une iconographie qui efface la violence de l’appel lancé par Keller. L’ouvrier conduisant la « Grève générale » semble entrainer la foule dans une joyeuse farandole fleurie plutôt que dans une révolte revendicatrice. Fidèle à l’idéal républicain de paix et d’harmonie qu’on retrouve dans ses compositions de décors publics, Prouvé entraine ici la chanson révolutionnaire de Keller vers des idées plus pacifiques et optimistes.

L’Université populaire participe pleinement à cette nécessité, révélée par l’affaire Dreyfus, de trouver les moyens de protéger le peuple de la démagogie antisémite et nationaliste. Charles Keller finance pour l’Université populaire la construction d’un bâtiment rue Drouin, la Maison du Peuple, inaugurée en janvier 1902. L’anarchiste est devenu mécène… Pourtant le programme décoratif, confié à Prouvé, réaffirme une fois encore son attachement sans faille à la défense de l’ouvrier. Le Travail et la Pensée Libre contribuent ensemble au progrès de la société.

La Maison du Peuple, rue Drouin. Architecte: Paul Charbonnier; décor: Victor Prouvé et Eugène Vallin. (c) MEN, cliché D. Boyer

La Maison du Peuple, rue Drouin. Architecte: Paul Charbonnier; décor: Victor Prouvé et Eugène Vallin. (c) MEN, cliché D. Boyer

Le déclin progressif du succès de l’Université populaire auprès du monde ouvrier, lié au développement de l’influence syndicale et à la radicalisation du mouvement ouvrier, conduit Keller a choisir de mettre les locaux de la Maison du Peuple à la disposition de la Fédération des syndicats.

175 Maison du peuple Nancy

Affiche de la Maison du Peuple, 1901 (c) CEDIAS-Musée social / Levillain Kovalsy

 

Charles Keller meurt en 1913. Prouvé lui rend hommage par ces mots : « Ma reconnaissance est grande pour cet homme qui a hautement, largement, contribué à parfaire mon éducation d’homme »

Si vous vous promenez en Bretagne, du côté de Carnac, vous rencontrerez peut-être la pointe Keller, au Ty Bihan. Loin de son Alsace natale, Keller a participé aux fouilles archéologiques du Tumulus Saint Michel avec l’archéologue Zacharie Le Rouzic, lui apportant son soutien moral et financier. Il fait construire une villa près de Carnac où ses amis nancéiens viennent en vacances. Un curieux objet en verre de Gallé rappelle l’un de ces séjours, en septembre 1898, et cette amicale réunion d’hommes de conviction autour du poulpe de Lufang…

 

E. Gallé, bloc de verre ou presse-papier portant l'inscription "Prouvé Gallé le Poulpe de Lufang/ Lufang 24 septembre 1898 Ch. Keller" Nancy, musée de l’École de Nancy. (c) MEN. Photo M. Bourguet

E. Gallé, bloc de verre ou presse-papier portant l’inscription “Prouvé Gallé le Poulpe de Lufang/ Lufang 24 septembre 1898 Ch. Keller”
Nancy, musée de l’École de Nancy. (c) MEN. Photo M. Bourguet

Ô Justice ! nous, les athées,
Les résignés du noir Néant,
Dans nos prunelles dilatées,
Par delà le tombeau béant,
A travers le temps et l’Espace
Nous verrons tes soleils levants,
Et nous contemplerons ta face,
Avec l’âme de nos enfants.

Notre foi

(1) Pierre –Jean de Béranger (1780-1857), pamphlétaire et auteur de chansons anticléricales, cité par Gallé, sur le vase Hommes noirs (1900, musée de l’Ecole de Nancy).

(2) Lettre de Mathilde Keller à James Guillaume, citée dans Maitron-en-ligne.

Bibliographie :

F ; Parmantier, « Emile Gallé et Victor Prouvé, « ceux dont un dessein ferme emplit l’âme et le front » ; Jacqueline Amphoux, « Henriette Gallé-Grimm, une femme engagée », Didier Francfort « Musique et politique à Nancy à la Belle époque : autour de Charles Keller », Françoise Birck « L’Université populaire et l’Ecole de Nancy », in L’Ecole de Nancy face aux questions politiques et sociales de son temps, Somogy, 2015.

Maitron, dictionnaire biographique:

http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/

A ne pas manquer pour en savoir plus:

- Mercredi 18 novembre à 16h: visite “Musique et chants engagés au temps de l’École de Nancy”, au musée des Beaux-Arts, avec la participation des élèves du Conservatoire régional de musique du Grand Nancy, qui interprèteront les chants de Charles Keller dans les salles d’exposition (sur réservation : 03.83.17.86.77 – servicedespublics-musees@mairie-nancy.fr)- 4 € + billet

- Visites guidées de la Maison du Peuple:
samedi 14 novembre, 12 décembre et 16 janvier à 10h30
Sur réservation à la caisse du musée des Beaux-Arts -3 €

Peinture ou dessin?

mardi 23 juin 2015

Au moment de restaurer une œuvre, surgissent parfois des difficultés liées à l’emploi de techniques mixtes ou d’interventions postérieures. Le cas s’est présenté récemment, avec la restauration de deux œuvres de Victor Prouvé, en vue de leur présentation l’automne prochain dans l’exposition “L’École de Nancy face aux questions politiques et sociales de son temps”.

Dans le premier cas, La Mort du Chemineau, est une œuvre associant la gouache, l’aquarelle, le pastel et le fusain – relevant donc du domaine des arts graphiques – marouflée sur toile tendue sur châssis – relevant donc du domaine de la peinture de chevalet…  La seconde œuvre est l’étude pour l’Ile heureuse, une esquisse réalisée à la peinture à l’huile sur papier, intégrant un passe-partout en carton. ( Voir prochain post)

Dans les deux cas, l’expertise de deux spécialistes, Armelle Poyac et Maud Zanonni, était nécessaire pour conduire la restauration.

Récit en image:

La Mort du Chemineau de Victor Prouvé, une œuvre datant de 1907, présentant des lacunes et déchirures, technique mixte.

La Mort du Chemineau de Victor Prouvé, une œuvre datant de 1907, présentant des lacunes et déchirures, technique mixte.

 

L'oeuvre, maroufflée sur toile tendue sur châssis est montée dans un cadre et munie d'un verre collé sur le châssis par un papier ancien.

L’œuvre, marouflée sur toile tendue sur châssis est montée dans un cadre et munie d’un verre collé sur le châssis par un papier ancien.

La première opération consiste à démonter le verre, tout en conservant le papier ancien pour le remontage.

La première opération consiste à démonter le verre, tout en conservant le papier ancien pour le remontage.

 

Après un dépoussiérage à la gomme en poudre, les lacunes et déchirures sont réparées, côté papier, avec du papier japon.

Après un dépoussiérage à la gomme en poudre, les lacunes et déchirures sont réparées, côté papier, avec du papier japon.

 

La déchirure à côté du visage du chemineau, disparaît pratiquement, après reprise et comblement des manques avec un mastic (blanc de Meudon mélangé à de la colle de peau) puis pose d'un "ton de fond" neutre...

La déchirure à côté du visage du chemineau, disparaît pratiquement, après reprise et comblement des manques avec un mastic (blanc de Meudon mélangé à de la colle de peau) puis pose d’un “ton de fond” neutre…

 

1 trou comblé - 2 comblement au mastic - 3 ton neutre

1 trou comblé – 2 comblement au mastic – 3 ton neutre

 

La toile est renforcée également sur l'envers de la déchirure.

La toile est renforcée également sur l’envers de la déchirure.

Une fois réalisées toutes les reprises sur la couche picturale et sur la toile, une toile de protection est appliquée à l'arrière.

Une fois réalisées toutes les reprises sur la couche picturale et sur la toile, une toile de protection est appliquée à l’arrière.

Pour éviter qu'elles ne sortent de leur emplacement, les clés du châssis sont fixées par un adhésif papier.

Pour éviter qu’elles ne sortent de leur emplacement, les clés du châssis sont fixées par un adhésif papier.

La toile est agrafée. Elle sera ensuite protégée par un carton lors du remontage du cadre.

La toile est agrafée. Elle sera ensuite protégée par un carton lors du remontage du cadre.

Un papier de protection est appliqué sur le châssis lors du remontage. Un nouveau verre, plus grand, séparé de la peinture par une baguette souple, est fixé, avant qu'on ne recolle par dessus, le papier ancien.

Un papier de protection est appliqué sur le châssis lors du remontage. Un nouveau verre, plus grand, séparé de la peinture par une baguette souple, est fixé, avant qu’on ne recolle par dessus, le papier ancien.

 

Le tableau est prêt à retrouver son cadre. Toutes les réparations sont réversibles.

Le tableau est prêt à retrouver son cadre. Toutes les réparations sont réversibles.

Et le voilà prêt à participer à l'exposition de cet automne!

Et le voilà prêt à participer à l’exposition de cet automne!

Un week end dédié aux métiers d’art…

jeudi 26 mars 2015

A ne manquer sous aucun prétexte, ce week end, la 9ème édition des Journées Européennes des Métiers d’art (JEMA). Des artistes et artisans ouvrent les portes de leurs ateliers pour nous montrer leurs savoirs-faire… Le riche programme à travers la France est à découvrir ici, sur le site des JEMA…

 

Nous serons bien sûr en premier lieu au musée de l’École de Nancy, partenaire régulier des JEMA, pour s’intéresser à un métier lorrain… la broderie. Les élèves de la section broderie du lycée Paul Lapie de Lunéville seront présents tout le week end pour faire la démonstration de leur art de la délicatesse et de la précision… Des ateliers seront également proposés aux jeunes à partir de 12 ans… Sortez vos aiguilles!

Né dans le milieu de la broderie, Victor Prouvé rendit hommage à plusieurs reprises à ce savoir faire unique. On lui doit des créations textiles dans le cadre de projets décoratifs, comme les rideaux brodés de la salle à manger Masson (1903-1904), un modèle de coussin “Hommage à la brodeuse Lorraine (1909), et bien sûr, l’époustouflante robe “Bord de rivière au printemps“. En 1906, alors qu’il est président de l’Ecole de Nancy, Prouvé lance un concours de broderie avec Albert Heymann et la maison Lingelor, pour promouvoir ce beau métier.

Quelques pièces brodées appartenant aux collections du musée seront exceptionnellement présentées durant tout le week end.

Rendez-vous les 28 et 29 mars,
démonstrations et ateliers pour les jeunes à partir de 12 ans, de 10h à 12h et de 14h à 17h
Entrée gratuite!

PS: Des petits problèmes techniques expliquent l’absence de belles images pour accompagner nos posts ces temps-ci… nous nous excusons pour ce désagrément et espérons voir ce problème résolu rapidement…

Victor Prouvé, un collaborateur précieux

lundi 13 août 2012

Au mois d’août, la famille Prouvé est à l’honneur dans les visites du musée de l’Ecole de Nancy. Après la visite hors les murs “la ferronnerie à Nancy : de Jean Lamour à Jean Prouvé”, le musée propose deux visites thématiques sur Victor Prouvé :

– Victor Prouvé, un collaborateur précieux (samedi 18 août à 11h)
– Victor Prouvé, l’homme des beaux arts (samedi 25 août  à 11h)

Visites sans réservation, limitées à 25 personnes.
Tarif : 1,60 euro en plus du billet d’entrée

Victor Prouvé dans son atelier parisien, vers 1887

Demandez le programme…

mercredi 16 mai 2012

Comme tous les ans, les amateurs trépignent d’impatience: voici enfin la nouvelle saison des visites extra-ordinaires du musée de l’Ecole de Nancy…

Cette année, le programme fait la part belle à la famille Prouvé… Chaussez vos bonnes chaussures, car plusieurs visites promenades sont prévues!

Attention, les visites “hors les murs” sont sur réservation, alors ne tardez pas!

Bel été!

Pour en savoir plus rendez-vous sur: www.ecole-de-nancy.com