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La Villa Fournier-Defaut à Nancy

vendredi 26 septembre 2014

Nous avons le plaisir de publier ici l’article de Jérôme Perrin, paru dans le revue de la Route Européenne de L’Art nouveau coupDefouet n°23 en catalan et en anglais. Merci à l’Inventaire de Lorraine qui nous a autorisé à reproduire les illustrations.

La villa Fournier-Defaut
Construction et destruction de la villa-témoin du Parc de Saurupt

 Jérôme PERRIN
Assistant de conservation
Villa Majorelle

 

En 1901, un vaste projet immobilier est lancé à Nancy devant aboutir à la construction d’un quartier résidentiel privé de 88 villas sur une surface de 20 hectares. Ces villas – somptueuses – étaient « destinées à être habitées bourgeoisement par des familles de propriétaires, rentiers, industriels, négociants, officiers ou personnes exerçant des professions libérales[1]. »

 

Villa Fournier-Defaut D’après E.Badel – Le parc de Saurupt à Nancy, 1906 Repr. D.Bastien © Région lorraine – Inventaire général

Villa Fournier-Defaut
D’après E.Badel – Le parc de Saurupt à Nancy, 1906
Repr. D.Bastien © Région lorraine – Inventaire général

Une loge de gardien à l’entrée et une grande grille assuraient aux futurs propriétaires une quiétude et une sécurité optimales. Le projet d’aménagement fut confié à deux jeunes architectes nancéiens, Emile André (1871-1933) et Henry Gutton (1874-1963). Mais, en raison de l’éloignement du centre ville et du coût d’achat et de construction, ce projet ambitieux n’a abouti en 1906 qu’à l’édification de six maisons. La première maison construite est issue de la collaboration des architectes Henri Gutton[2] (1851-1933) et Joseph Hornecker (1873-1942) pour le compte de l’entreprise Fournier et Defaut, entrepreneurs attitrés du Parc de Saurupt.

 

Villa Fournier-Defaut, façade postérieure  D’après E.Badel – Le parc de Saurupt à Nancy, 1906 Repr. D.Bastien © Région lorraine – Inventaire général

Villa Fournier-Defaut, façade postérieure
D’après E.Badel – Le parc de Saurupt à Nancy, 1906
Repr. D.Bastien © Région lorraine – Inventaire général

Située à l’origine en face de la loge du gardien, elle occupait la plus importante propriété du parc : 2100 m². Le chantier, commencé en 1902, s’achève en 1904. Construite dans un style Art nouveau éclectique, la maison est érigée selon un principe rationaliste où la fonction détermine la forme générale, d’où les nombreux décrochements de façades et corps de bâtiments. Le parti pris de l’architecte Hornecker était de combiner tradition et modernité pour faire de cette maison une sorte de villa-témoin du Parc de Saurupt : « Le style classique s’y marie très habilement avec la fantaisie moderne : voici des tourelles d’avancée, un haut pignon richement décoré, des balcons et des bow-window, un magnifique jardin d’hiver, des baies largement ouvertes sur le soleil, des cheminées Renaissance et une toiture aiguë et coquettement découpée.[3] »

Corniche, plafond, avant démolition, 1974  Ph. G.Clement © Région lorraine – Inventaire général

Corniche, plafond, avant démolition, 1974
Ph. G.Clement © Région lorraine – Inventaire général

Un riche décor Art nouveau aux motifs floraux ornait l’extérieur et l’intérieur : vitraux floraux de Joseph Janin, moulurations en stuc à décor de pommes de pin, sculptures de pavot, céramiques émaillées et ferronneries en « coup de fouet », entre autres. La maison est inoccupée jusqu’en 1906, date à laquelle elle est mise en location, puis vendue en 1911 à Albert Crovisier qui apporte quelques petites modifications : il commande un nouveau vitrail à Jacques Gruber et fait ajouter une marquise au-dessus de la porte d’entrée principale.

 

Cage d’escalier, avant démolition, 1974 Ph. D.Bastien©Région lorraine – Inventaire général

Cage d’escalier, avant démolition, 1974
Ph. D.Bastien©Région lorraine – Inventaire général

Une démolition exemplaire

Proposée à la vente à la fin des années 1960, la villa, qui ne trouve pas d’acquéreur, est alors squattée illégalement et se détériore en l’absence d’entretien . En 1974, un projet immobilier, prévoyant la construction d’un ensemble de cinq villas de standing à l’emplacement de la villa Fournier-Defaut, est alors lancé et le permis de démolir et de construire est accordé. Un article[4] rappelle que la maison était récupérable, à la condition d’y investir plusieurs dizaines de milliers de francs de l’époque. Le journaliste rappelle également que « maintenant que l’heure de passer aux actes a sonné, on s’étonne, on se débat, on crie au scandale, on s’époumone. Trop tard[5]. » La villa Fournier-Defaut devait en effet bénéficier d’une mesure de protection grâce à une demande d’inscription à l’inventaire supplémentaire des Monuments Historiques. Mais cette demande est faite après que les permis de démolir et de construire aient été accordés.

 

Ensemble en cours de destruction, 1974 Ph. J.Guillaume © Région lorraine – Inventaire général

Ensemble en cours de destruction, 1974
Ph. J.Guillaume © Région lorraine – Inventaire général

La villa Fournier-Defaut est alors démolie malgré la protestation de plusieurs associations d’habitants et d’étudiants de l’Ecole des Beaux-Arts de Nancy qui réalisent à cette occasion plusieurs affiches dénonçant le massacre du patrimoine. Seule la grille de clôture a été préservée et délimite encore aujourd’hui l’ancienne propriété. Si cette mobilisation ne suffit pas à arrêter la destruction de la villa, elle a comme conséquence une prise de conscience globale de la valeur du patrimoine Ecole de Nancy. Même si le musée de l’Ecole de Nancy, inauguré en 1964, est principalement dédié à la conservation de l’art décoratif Art nouveau, le grand public est encore peu sensibilisé – et sensible – à cette forme d’art et les destructions de ce patrimoine en Europe sont très courantes dans les années 1950-1970. Ainsi quelques années plus tôt à Nancy, en 1968, la maison Luc, également issue de la collaboration de Gutton et Hornecker, avait été détruite[6]. Mais la destruction de la villa Fournier-Defaut, et surtout la mobilisation qu’elle a suscité, a débouché à la protection rapide de plus d’une trentaine de maisons de style Ecole de Nancy. En 1976, une importante exposition présentée à Paris et à Nancy[7] a permis de faire le point sur ce patrimoine exceptionnel et sur l’urgence d’en assurer durablement la protection.

 

[1] Parc de Saurupt. Clauses, charges et conditions. Première partie. Titre V. Professions

[2] Henri Gutton est l’oncle de Henry Gutton (NDA : note de l’auteur)

[3] Emile BADEL. Le Parc de Saurupt hier, aujourd’hui et demain. Nancy, 1906

[4] Daniel LECLERC, « Feu vert aux affaires rue des Brice : La maison de Gutton démolie », L’Est républicain, édition de Nancy, 26 novembre 1974. L’Est républicain est l’un des principaux quotidiens locaux lus à Nancy (NDA)

[5] op. cit.

[6] La maison Luc était située 27, rue de Malzéville à Nancy. Une partie de la décoration extérieure et intérieure a cependant pu être sauvée et déposée au musée de l’Ecole de Nancy : rampe d’escalier, ferronneries, luminaires, vitrail, chenets…

[7] Ouvrage collectif. Nancy architecture 1900. Guide de l’exposition. Nancy : Office de tourisme, 1976.