Archive pour le mot-clef ‘Mode 1900’

Les fleurs, la mode…

mardi 3 juin 2014

Si vous êtes passés à la villa Majorelle lors de la Nuit des Musées, vous avez pu découvrir le travail amusant des enfants de l’école du Placieux pour le projet « La classe, l’œuvre! ».

A partir de la chambre à coucher de Louis Majorelle, les enfants ont imaginé une armoire – papillon- et tout un vestiaire inspiré par les formes naturelles. On pouvait ainsi s’imaginer porter un pantalon « carotte » , une jupe « oignon », ou encore un pull « blé »… De quoi donner des idées aux grands créateurs qui n’en finissent pas de réinterpréter les modes passées…

Robe tulipe

Robe tulipe

Jupe oignon

Jupe oignon

ou pull Blé...

ou pull Blé…

 

L’idée de rechercher dans les formes naturelles l’inspiration de nouvelles création est l’essence même de la démarche de nos artistes de l’École de Nancy, et plus généralement de l’Art nouveau. La mode n’échappa pas à l’application de cette théorie. Le musée de l’École de Nancy a la chance de conserver l’un des plus beaux exemples en ce domaine, la robe Bord de rivière au printemps, de Victor Prouvé, réalisée avec la maison Courteix…

En 1900 – comme aujourd’hui!- la mode est avant tout une affaire parisienne… Les grandes maisons de couture dictent les styles dont s’inspirent ensuite les provinciales grâce aux revues de mode. La « haute couture », alliée à la haute société, fait de la saison des mondanités un défilé incessant de nouveautés et de tendances. La comtesse Greffuhle, qui inspira à Proust le personnage de la Duchesse de Guermantes , est restée célèbre pour ses tenues spectaculaires et inhabituelles. Grande cliente du couturier Worth, on la voit par exemple photographiée dans une robe brodée de lis, à col en forme d’ailes de chauvre-souris, soulignant la cambrure et la finesse extrême de sa taille (1).

Cette courbe en S, ainsi marquée par un corset accentuant la cambrure et faisant saillir la poitrine, caractérise la silhouette féminine des années 1894-1904. Cette ligne serpentine et souple s’accorde parfaitement avec les recherches formelles de l’Art nouveau. Pourtant, l’intérêt pour des motifs inspirés par l’observation la nature semblent avoir été rare et réservé à certains milieux cultivés. Le motif floral est cependant très présent, mais dans une version plutôt XVIIIème, dans laquelle l’élégante est identifiée à une nymphe  « évocatrice des grâces de Trianon », vêtue de « taffetas noir ou Pompadour à bouquets estompés »,… (2)

Dans son compte-rendu des tendances vestimentaires de l’année, Sybil de Lancey (2) cite justement la robe de Prouvé, « une robe exposée au milieu des œuvres d’art pur, une œuvre d’art elle-même », lui reprochant « ce lourd drap de soie ivoire ».
L’auteur est cependant impressionné par « un dessin exquis et rare, un merveilleux travail ». La maison de broderie Courteix présente d’ailleurs ce modèle, véritable manifeste de son savoir-faire, dans une galerie d’art (3), et non dans son showroom…

"Bord de rivière au printemps", un poème de soie selon Victor Prouvé et Fernand Courteix... MEN, cliché C. Philippot

« Bord de rivière au printemps », un poème de soie selon Victor Prouvé et Fernand Courteix… MEN, cliché C. Philippot

Si ces considérations de qualité de textiles n’ont semble-t-il guère préoccupé Prouvé et Courteix, l’extrême sophistication du motif de broderie, tant dans sa composition que dans sa réalisation, dit bien la volonté de faire de cette robe un manifeste. Il s’agit bien ici de démontrer comment adapter à un objet du quotidien, le vêtement, les mêmes principes décoratifs que ceux qui participent alors au renouveau des arts décoratifs. Fils de dessinateur en broderie, Victor Prouvé connaît parfaitement à la fois les techniques et l’histoire de la broderie. Il collabore avec Courteix, avec les tissages de Julienrupt ou encore la maison Heymann- Lingelor pour concevoir des modèles de galons, ceintures, cols, bonnets… aux motifs végétaux renouvelés – primevères, ancolies, capucines, chèvrefeuilles, passiflores…-  et adaptés aux contraintes de la production mécanisée. L’ambition de Bord de rivière au printemps est toute autre…

La traine de la robe est doublée d'un voile de mousseline brodé.MEN, Cliché C. Philippot

La traine de la robe est doublée d’un voile de mousseline brodé.MEN, Cliché C. Philippot

 

Prouvé joue habilement avec la forme traditionnelle de la robe pour recréer un univers aquatique peuplé de plantes et d’insectes. Le décor brodé se concentre sur la partie inférieure de la jupe évasée qui se prolonge en une longue traine. Un réseau savant de fils métalliques argents et dorés forme une résille  évoquant l’eau et ses remous d’où jaillissent les gerbes d’iris, de nénuphars et de sagittaires. Le mouvement du tissu doit lui même répéter et recréer l’impression de flou et d’ondulation.

Détail de la broderie. Cliché C. Philippot

Détail de la broderie. Cliché C. Philippot

Sur le plastron de la robe brodé de fils dorés et de paillettes s’est posée une libellule en argent. Le bijou – qui n’est pas sans évoquer Lalique – complète logiquement le vêtement, dans une étroite symbiose. La richesse et la préciosité du travail de broderie contredisent sans doute l’idée même de l’art appliqué à un objet du quotidien… Mais le résultat est un vibrant hommage au savoir-faire des petites-mains anonymes , les « industrieuses abeilles de la mode, les ouvrières de l’élégance » ainsi que les décrit le critique Arsène Alexandre (4), qui font la réputation des grandes maisons.

Détail du corsage, avec le bijou plastron en forme de libellule. Cliché C. Philippot

Détail du corsage, avec le bijou plastron en forme de libellule. Cliché C. Philippot

Bord de rivière ne fut sans doute jamais portée. Peut-être a-t-elle inspiré d’autres créateurs… Elle répond, à sa façon, à ce principe évoqué dans la revue Les Modes paru en février 1901 selon laquelle la femme du XXème siècle doit « se trouver en harmonie plus étroite avec elle-même d’abord […], ensuite avec les décors inédits où elle doit vivre désormais ».

Attribuée à Callot Sœurs, jupe, vers 1900-1905. Paris, Palais Galliera

Attribuée à Callot Sœurs, jupe, vers 1900-1905. Paris, Palais Galliera (5)

Ainsi, « la toilette devait être déterminée par l’endroit où elle était portée » affirme Henry van de Velde dans ses mémoires, dès 1896 (6). Pour lui, qui habilla sa femme en harmonie complète avec leur maison, le renouveau du vêtement passe certes par le décor – mais abstrait, au lieu de « décors naturalistes obsolètes et sans fonction »- mais également par la manière dont ce décor est appliqué au vêtement, afin de « souligner les coutures » et rehausser « l’assemblage du vêtement ». Enfin, van de Velde se posa comme l’un des pionniers dans la lutte contre la tyrannie de la mode parisienne imposant la ligne corsetée, non seulement néfaste pour le corps, mais inadaptée à la vie quotidienne des femmes, en dessinant des vêtement de coupe ample, à un seul pan . Malgré ces tentatives mêlant étroitement confort, harmonie, ou hygiène, mais aussi vie moderne et quotidien,  la mode féminine restera prisonnière du corset et des jupons longs jusqu’à la première Guerre Mondiale.

 Bord de rivière est resté un exemple unique, fragile, presque irréel, destiné à  une femme idéale à taille de guêpe, qui se serait évaporée au tournant du siècle …

Détail d'un iris brodé en passé plat ton sur ton. On distingue l'état parcellaire du tissu, repris et préservé lors de la restauration de la robe. Cliché C. Philippot

Détail d’un iris brodé en passé plat ton sur ton. On distingue l’état parcellaire du tissu d’origine, repris et consolidé lors de la restauration de la robe. Cliché C. Philippot

NB: L’extrême fragilité de la robe Bord de rivière au printemps impose des conditions de conservation très strictes, à plat, dans un conditionnement adapté, à l’abri de la lumière.  Elle a été entièrement restaurée, mais cependant, chaque manipulation met en danger son intégrité. Elle n’est donc sortie des réserves qu’exceptionnellement et rarement exposée. On a pu l’admirer pour la dernière fois en 2008, lors de l’exposition consacrée à Victor Prouvé au musée de l’École de Nancy.

Un gerbe de sagittaires d'eau dorées jaillit de l'onde... Cliché C. Philippot

Un gerbe de sagittaires d’eau dorées jaillit de l’onde… Cliché C. Philippot

(1) On peut voir plusieurs exemples de la garde-robe de la Comtesse Greffuhle (conservée au Palais Galliera à Paris), ainsi qu’un panorama de l’élégance de la parisienne présentés à l’exposition du musée du Petit-Palais « Paris 1900″.
(2) « La mode et les modes »par Sybil de Lancey, dans la revue Les Modes, n°5, mai 1905.
(3) La robe est exposée en août 1900 à la Galerie des Artistes Modernes, 19 rue Caumartin, qui accueillait notamment les expositions du Groupe des Cinq puis L’Art dans Tout.
(4) Arsène Alexandre,Les Reines de l’aiguille, modistes et couturières, Paris, 1902.
(5) Cette jupe exposée dans l’exposition Paris 1900. La ville spectacle, au musée du Petit Palais, présente un décor floral de cordonnet appliqué dont la composition évoque  – en une version très simplifiée- les lignes du corsage de la robe de V. Prouvé.
(6) Voir également son article consacré au vêtement féminin: « Das neue Kunst-Prinzip in der modernen Frauen-Kleidung », Dekorative Kunst, 1902.