Archive pour le mot-clef ‘Gallé’

Émile Gallé et le Club de l’Art Social

mercredi 11 novembre 2015

COnférence

Vendredi 20 novembre, à 18h30, Bertrand TILLIER, professeur d’histoire de l’art contemporain à l’Université de Bourgogne et directeur du Centre Georges Chevrier (UMR CNRS 7366), proposera une conférence intitulée:

Aux origines d’un engagement: Émile Gallé et le Club de l’Art social

Cet éphémère club de réflexion et de discussion fut créé et animé par le critique d’art et militant anarchiste Adolphe Tarabant (1863-1950) entre  1889 et 1890. Fréquenté par des intellectuels, des personnalités de la vie politique et des artistes, il s’était donné pour mission de polémiquer, sous forme de manifeste surtout, autour de trois motivations:  développer diverses activités dans les milieux populaires pour mettre l’art à la portée de tous, promouvoir des pratiques artistiques au sein même de la classe ouvrière et valoriser des formes de créations artistiques populaires.

Les sources confirment la participation d’Émile Gallé à ce club, dans lequel il put s’initier à quelques unes des idées qu’il défendit avec force au cours de la décennie suivante.

En attendant la conférence, pour en savoir plus sur le Club de l’Art Social, suivez ce lien: http://inha.revues.org/5637

 

La conférence a lieu à l’auditorium du musée des Beaux-Arts , entrée rue Gustave Simon. Entrée libre, sans réservation et dans la limite des places disponibles.

Une conférence organisée par le musée de l’École de Nancy et l’Association des Amis du musée de l’École de Nancy.

Le saviez-vous? Charles Keller, alias Jacques Turbin

mardi 10 novembre 2015
Victor Prouvé, portrait de Jacques Turbin (Charles Keller), Lunéville, musée du château des Lumières (c) Musée du château des Lumières. Photo T. Frantz, CG 54.

Victor Prouvé, portrait de Jacques Turbin (Charles Keller), Lunéville, musée du château des Lumières (c) Musée du château des Lumières. Photo T. Frantz, CG 54.

 

Dans la galerie des portraits des acteurs de la vie culturelle et politique nancéienne à la fin du parcours de l’exposition L’École de Nancy face aux questions politiques et sociales de son temps, celui de Jacques Turbin – Charles Keller, retient tout particulièrement l’attention. Outre sa carrure large et sa posture décontractée, Charles Keller y est figuré accompagné d’attributs se référant à ses idées révolutionnaires: L’Ennemi des lois de Maurice Barrès, dont le héros est condamné à la prison pour propagande anarchiste, et une feuille de papier sur laquelle on distingue en rouge un scorpion stylisé avec ses deux morsures et une main, que l’on pourrait interpréter comme des symboles anarchistes.

Détail

Détail

Né à Mulhouse, ville alsacienne très industrielle, Charles Keller est tout d’abord ingénieur civil. Congédié en raison de son militantisme, il quitte l’Alsace pour Paris où il entre dans l’Association internationale des Travailleurs (AIT), la Première Internationale fondée par Marx en 1864. Il rencontre Elisée et Elie Reclus ainsi qu’Aristide Rey, militants pacifistes de la mouvance anarchiste au sein de l’AIT. En 1870, Keller écrit son premier poème insurrectionnel, La Jurassienne, mis en musique en 1874 par James Guillaume :

Ouvrier, la faim te tord les entrailles
Et te fait le regard creux,
Toi qui, sans repos ni trêve, travailles
Pour le ventre des heureux.
Ta femme s’échine, et tes enfants maigres
Sont des vieillards à douze ans ;
Ton sort est plus dur que celui des nègres
Sous les fouets abrutissants.

Nègre de l’usine,
Forçat de la mine,
Ilote du champ,
Lève-toi, peuple puissant !
Ouvrier prend la machine,
Prends la terre, paysan !
(Écouter la Jurassienne)

Ce choix du chant poétique populaire s’inscrit dans la tradition révolutionnaire française : La Marseillaise, bien sûr, mais aussi Le Temps des cerises ou les chansons de Béranger (1).

Keller devient franc-tireur dans l’armée française en 1870, et rejoint Paris à la fin des combats. Il s’y trouve lors de la « Semaine sanglante » qui met fin au soulèvement de la Commune de Paris (mars-mai 1871). Blessé sur une barricade, il parvient à s’enfuir, échappant ainsi à la violente répression versaillaise et à l’exil. Réfugié en Suisse, il adhère à la Fédération jurassienne crée par Bakounine et Elisée Reclus. En 1880, l’amnistie des communards est prononcée, Keller peut rentrer en France. Il s’installe à Nancy où vit sa cousine, Henriette Gallé-Grimm.

Marié depuis 1876 à Mathilde Roederer, amie d’enfance d’Henriette, Keller aurait pu alors mener la vie rangée de notable, que lui offre l’aisance financière apportée par son mariage. Mais il ne renonce pas à ses idéaux et cherche sa propre voie de revendication.

” Il n’était d’aucune école et ne suivait aucune loi, écrivait sa femme à J. Guillaume ; comme tempérament, il était d’ailleurs plus près des anarchistes, mais sans se ranger sous aucune bannière. Il avait horreur de l’esprit fermé des coteries. “(2)

Keller poursuit l’écriture de chants révolutionnaires et les met lui-même en musique. En 1890, il compose le poème qui accompagne le vase de Gallé, Dragon et Pélican, offert à l’irlandais William O’Brien. Les deux hommes sont proches et partagent les mêmes convictions républicaines. En 1899, on les trouve réunis au sein de la section nancéienne de la Ligue de défense des droits de l’Homme puis lors de la création de l’Université populaire, en 1900.

Keller compose sous le pseudonyme de Jacques Turbin, clin d’œil à la jacquerie et au travail… Pour lui l’émancipation du travailleur, l’amélioration de sa condition doivent venir de lui-même. « L’acte seul fait du révolté/ l’invincible maître de l’heure/(…) Prolétaires du monde entier/délivrez-vous de vous-même » (La Prolétarienne, 1903). Keller appelle à la Grève générale (1906) et à l’Action directe (1907)!

Prouve, la Greve generale, Nancy, musee Lorrain (c) musee Lorrain

V. Prouvé, couverture de la partition La Grève générale de Jacques Turbin, Nancy, musée Lorrain (c) Musée Lorrain

Debout les gars de tout métier,
De tout pays, du monde entier !
Faisons partout, d’un libre accord,
Au même instant le même effort :
Mettons nous tous en grève !
(Écouter La Grève générale)

Victor Prouvé, illustration pour la partition L'Action directe de Jacques Turbin. Nancy, musée Lorrain (c) musée Lorrain

Victor Prouvé, illustration pour la partition L’Action directe de Jacques Turbin. Nancy, musée Lorrain (c) musée Lorrain

Serfs mornes de la plèbe,
Serfs tristes des cités,
Nous qui formons la plèbe,
La plèbe,
Debout, les Révoltés !
(Écouter L’Action directe)

Victor Prouvé, autre ami proche, illustre ces chansons de Keller, dans une iconographie qui efface la violence de l’appel lancé par Keller. L’ouvrier conduisant la « Grève générale » semble entrainer la foule dans une joyeuse farandole fleurie plutôt que dans une révolte revendicatrice. Fidèle à l’idéal républicain de paix et d’harmonie qu’on retrouve dans ses compositions de décors publics, Prouvé entraine ici la chanson révolutionnaire de Keller vers des idées plus pacifiques et optimistes.

L’Université populaire participe pleinement à cette nécessité, révélée par l’affaire Dreyfus, de trouver les moyens de protéger le peuple de la démagogie antisémite et nationaliste. Charles Keller finance pour l’Université populaire la construction d’un bâtiment rue Drouin, la Maison du Peuple, inaugurée en janvier 1902. L’anarchiste est devenu mécène… Pourtant le programme décoratif, confié à Prouvé, réaffirme une fois encore son attachement sans faille à la défense de l’ouvrier. Le Travail et la Pensée Libre contribuent ensemble au progrès de la société.

La Maison du Peuple, rue Drouin. Architecte: Paul Charbonnier; décor: Victor Prouvé et Eugène Vallin. (c) MEN, cliché D. Boyer

La Maison du Peuple, rue Drouin. Architecte: Paul Charbonnier; décor: Victor Prouvé et Eugène Vallin. (c) MEN, cliché D. Boyer

Le déclin progressif du succès de l’Université populaire auprès du monde ouvrier, lié au développement de l’influence syndicale et à la radicalisation du mouvement ouvrier, conduit Keller a choisir de mettre les locaux de la Maison du Peuple à la disposition de la Fédération des syndicats.

175 Maison du peuple Nancy

Affiche de la Maison du Peuple, 1901 (c) CEDIAS-Musée social / Levillain Kovalsy

 

Charles Keller meurt en 1913. Prouvé lui rend hommage par ces mots : « Ma reconnaissance est grande pour cet homme qui a hautement, largement, contribué à parfaire mon éducation d’homme »

Si vous vous promenez en Bretagne, du côté de Carnac, vous rencontrerez peut-être la pointe Keller, au Ty Bihan. Loin de son Alsace natale, Keller a participé aux fouilles archéologiques du Tumulus Saint Michel avec l’archéologue Zacharie Le Rouzic, lui apportant son soutien moral et financier. Il fait construire une villa près de Carnac où ses amis nancéiens viennent en vacances. Un curieux objet en verre de Gallé rappelle l’un de ces séjours, en septembre 1898, et cette amicale réunion d’hommes de conviction autour du poulpe de Lufang…

 

E. Gallé, bloc de verre ou presse-papier portant l'inscription "Prouvé Gallé le Poulpe de Lufang/ Lufang 24 septembre 1898 Ch. Keller" Nancy, musée de l’École de Nancy. (c) MEN. Photo M. Bourguet

E. Gallé, bloc de verre ou presse-papier portant l’inscription “Prouvé Gallé le Poulpe de Lufang/ Lufang 24 septembre 1898 Ch. Keller”
Nancy, musée de l’École de Nancy. (c) MEN. Photo M. Bourguet

Ô Justice ! nous, les athées,
Les résignés du noir Néant,
Dans nos prunelles dilatées,
Par delà le tombeau béant,
A travers le temps et l’Espace
Nous verrons tes soleils levants,
Et nous contemplerons ta face,
Avec l’âme de nos enfants.

Notre foi

(1) Pierre –Jean de Béranger (1780-1857), pamphlétaire et auteur de chansons anticléricales, cité par Gallé, sur le vase Hommes noirs (1900, musée de l’Ecole de Nancy).

(2) Lettre de Mathilde Keller à James Guillaume, citée dans Maitron-en-ligne.

Bibliographie :

F ; Parmantier, « Emile Gallé et Victor Prouvé, « ceux dont un dessein ferme emplit l’âme et le front » ; Jacqueline Amphoux, « Henriette Gallé-Grimm, une femme engagée », Didier Francfort « Musique et politique à Nancy à la Belle époque : autour de Charles Keller », Françoise Birck « L’Université populaire et l’Ecole de Nancy », in L’Ecole de Nancy face aux questions politiques et sociales de son temps, Somogy, 2015.

Maitron, dictionnaire biographique:

http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/

A ne pas manquer pour en savoir plus:

- Mercredi 18 novembre à 16h: visite “Musique et chants engagés au temps de l’École de Nancy”, au musée des Beaux-Arts, avec la participation des élèves du Conservatoire régional de musique du Grand Nancy, qui interprèteront les chants de Charles Keller dans les salles d’exposition (sur réservation : 03.83.17.86.77 – servicedespublics-musees@mairie-nancy.fr)- 4 € + billet

- Visites guidées de la Maison du Peuple:
samedi 14 novembre, 12 décembre et 16 janvier à 10h30
Sur réservation à la caisse du musée des Beaux-Arts -3 €

A ne pas manquer!

jeudi 5 novembre 2015

hynmne a la justice

et ailleurs…

vendredi 23 octobre 2015

Le 17 octobre a ouvert ses portes à Hambourg une grande exposition consacrée à l’Art nouveau: Art nouveau. The great utopian vision.

L’exposition, assortie du réaménagement des collections permanentes dévolues à l’Art nouveau au Museum für Kunst und Gewerbe (MKG), retrace cette période artistique en soulignant l’importance des enjeux sociétaux qui motivèrent le mouvement partout en Europe. Pendant international au propos de l’exposition présentée en ce moment au musée des Beaux-Arts de Nancy, L’École de Nancy face aux questions politiques et sociales de son temps, l’exposition compte bien sûr parmi les œuvres exposées des pièces des artistes de l’École de Nancy…

Avis aux amateurs!

Pour tout savoir:

http://www.mkg-hamburg.de/en/exhibitions/upcoming/art-nouveau.html

Rudolph Dürkoop, Kopf mit Heiligenschein, 1908. Hamburg, MKG

Rudolph Dürkoop, Kopf mit Heiligenschein, 1908. Hamburg, MKG

 

EN-FIN!

mardi 18 août 2015

En avance sur la saison automnale, mais attendus depuis au moins un an… voici que sont revenus nos chers coprins!

Et oui, après de longs mois de restauration, la fameuse lampe Les coprins d’Émile Gallé vient de revenir au musée. Elle est présentée au deuxième étage, dans la salle du bureau Perrin de Majorelle et du cabinet La Montagne de Gallé…
La Lampe Les Coprins est l’une des plus fameuses réalisations d’Émile Gallé créées vers 1902 dans le domaine du luminaire électrique. Les trois champignons réalisés en verre multicouche soufflé, moulé et gravé, fixés sur un pied en fer forgé, évoqueraient les trois âges de la vie : enfance, maturité, et vieillesse. L’enfance serait suggérée par le champignon non éclos, la maturité par le coprin épanoui et le dernier, au centre, au chapeau largement ouvert et aux bords abimés, ferait allusion à la vieillesse. Ce modèle de luminaire sera par la suite, décliné dans une série de lampes dites champignon qui seront produites avec succès par les Établissements Gallé, après la mort de l’artiste en 1904.

La lampe Les Coprins, d'Emile Gallé, après restauration. Cliché D. Boyer

La lampe Les Coprins, d’Émile Gallé, après restauration. Cliché D. Boyer

Lors de sa création, cette lampe fut assez peu reproduite, un modèle fut cependant, présenté à l’exposition de l’École de Nancy, organisée aux Galeries Poirel de Nancy en 1904.

Le Musée de l’École de Nancy a acquis cette œuvre en vente publique en 1956. Peu d’exemplaires sont connus : un modèle est conservé au Suntory Museum de Tokyo, un autre au Kitazawa Museum (Japon) et un dernier en collection particulière.

Dans les années 1960, la lampe a malheureusement subi un dommage, deux des champignons ont été cassés. Une première restauration en 1967, a modifié le montage d’origine de la lampe, ainsi qu’altéré la transparence de certaines parties.

Les Coprins d'avant...

Les Coprins d’avant… Cliché Studio Image

Une nouvelle restauration a donc été lancée afin d’une part de « dé-restaurer » la lampe, d’améliorer le traitement des lacunes et d’autre part, de à revenir à son montage original. L’intervention a été confiée à deux restaurateurs Art du feu, Patricia Dupont et Olivier Omnès.

Son extrême complication, notamment pour le traitement des lacunes, explique et justifie que les restaurateurs aient pris tout leur temps pour mener leur travail à bien…

Mais comme dit le proverbe: patience et longueur de temps font plus que force ni que rage….!

Le beau label…

vendredi 22 mai 2015

Non sans fierté, Off tenait à souligner la belle décision du Ministère de la Culture, qui a choisi d’attribuer son label annuel d’exposition d’intérêt national 2015 à deux expositions présentées à Nancy:

Ces animaux qu’on mange… au Museum-aquarium (jusqu’au 3 janvier 2016)

et

Ceux qui vivent ce sont ceux qui luttent. L’École de Nancy face aux questions politiques et sociales de son temps, la prochaine grande exposition que prépare le musée pour l’automne 2015

Ce label distingue “des expositions remarquables présentant un discours innovant en une thématique inédite, ainsi qu’une scénographie et un dispositif de médiation qui en livre les clés de lecture aux publics les plus variés. (…) Elles mettent en lumière des thématiques qui reflètent la richesse et la diversité des  collections des 1220 musées de France.” (Communiqué de presse de présentation des expositions labellisées en 2015)

Cette reconnaissance officielle récompense le travail mené depuis plusieurs années pour la préparation d’une exposition inédite et dont le sujet se fait l’écho de bien des événements récents. Axée autour des personnalités des deux présidents successifs de l’École de Nancy, Émile Gallé et Victor Prouvé, l’exposition rassemblera près de 200 œuvres et documents provenant des collections nancéiennes et Lorraines, de grands musées internationaux et de collections particulières.

Le Canthare Prouvé, vase conçu par Gallé pour son ami Prouvé, portant la coitation de Victor Hugo qui donne son titre à l'exposition

Le Canthare Prouvé, vase conçu par Gallé pour son ami Prouvé, portant la citation de Victor Hugo qui donne son titre à l’exposition

La menace Allemande, la montée de l’anarchisme, l’affaire Dreyfus, etc… firent de cette fin du XIXème siècle une période propice à l’intrusion de la politique dans le domaine des arts, tandis que la société connaissait de profondes mutations. Ce qui fut plus tard appelé la “Belle Époque” apparaît aujourd’hui bien davantage comme une période trouble et violente se précipitant inexorablement vers sa fin…

Quelles étaient alors les limites de la liberté de penser et de s’exprimer? Quel rôle pouvait jouer l’artiste dans la défense des opprimés et la lutte contre l’injustice?  Ce sont quelques unes des questions que soulèvera l’exposition présentée au musée des beaux-arts et au musée de l’École de Nancy à partir du 9 octobre…

… à suivre sur Off , sur le site internet et sur la page Facebook du musée!

50 nuances de grès

vendredi 20 février 2015

Le grès est une terre à pâte imperméable dans la masse. Découvert en France à la fin du XVème siècle, il était utilisé pour la fabrication de céramique utilitaire (vaisselle) et de tuyaux. Lors de l’Exposition Universelle de 1878, la présentation des grès japonais, associant rusticité et élégance, fut une révélation pour les céramistes français. Jean Joseph Carriès (1855-1894), Ernest Chaplet (1835-1909), Pierre Adrien Dalpayrat (1844-1910), Auguste Delaherche (1857-1940) Edmond Lachenal (1855-?) ou Alexandre Bigot (1862-1927) en firent un usage important, caractérisé par des recherches sur la variété de formes et de décors, et sur les reliefs et les couleurs.

 

Dalpayrat, coupe Calice, Nancy, MEN. Cliché D. Boyer

Alexandre Bigot fut sollicité par Louis Majorelle pour contribuer à la construction de sa maison, la Villa Jika. On lui doit les carreaux décorant la façade, mais surtout deux éléments majeurs du décor: la balustrade de la terrasse Nord, et l’imposante cheminée de la salle à manger.

Alexandre Bigot, cheminée de la salle à manger, villa Majorelle, Nancy. Cliché D. Boyer

 

Le succès de ces artistes influença toute la filière et de nombreuses manufactures proposèrent à leur tour une production de grès ornementaux dans le style Art nouveau. La Société anonyme des produits céramiques de Rambervillers (SAPCR) ne fit pas exception. Cette société, créée en 1887, connut un large succès commercial avec sa production de tuyaux de grès vernissé nécessaires au développement sans précédent de réseaux d’adduction d’eau hygiéniques à travers tout le pays. A partir de 1892, la SAPCR fut dirigée par Alphonse Cytère qui entreprit d’importants travaux de modernisation et d’extension de l’usine. Cytère initia la construction de fours supplémentaires nécessaires à une production de carreaux, dalles de cuisine, pavés de cour, tuiles, briques en grès et produits réfractaires. Après sa visite à l’Exposition Universelle de Paris en 1900, Cytère décida de se lancer dans la production artistique. Dès 1903, la SAPCR exposa le fruit de cette nouvelle production lors de l’exposition de la Société Lorraine des Amis des Arts: vases, encriers, cendriers, et éléments d’architecture en grès à reflets métalliques ou à émail de grand feu. L’influence de l’École de Nancy y est sensible, bien qu’aucun artiste de l’association n’ait, semble-t-il, collaboré avec Cytère.

SAPCR, encrier, Nancy, MEN. Cliché MEN

 

Le grand succès de cette présentation le conforta sur cette voie. En 1904, Cytère participa à l’exposition de l’École de Nancy aux Galeries Poirel, avec un ensemble de pièces dessinées cette fois par Majorelle, Gruber et Vallin.

 

Jacques Gruber, vase Ombelle, édité par la SAPCR, Nancy, MEN. Cliché D. Boyer

La SAPCR devint peu après membre de l’Alliance provinciale des industries d’art. L’École de Nancy organisa en 1906 un concours pour la SAPCR, auquel prirent part de nombreux collaborateurs des sociétés d’art lorraines. Les modèles primés furent édités avec la signature de l’artiste et la marque “EN” (École de Nancy) et diffusés, notamment, par les Magasins Réunis d’Eugène Corbin ou le magasin parisien de la SAPCR. Après des débuts difficiles, les pièces décoratives en grès flammé de Rambervillers connurent un succès grandissant à partir de 1909. La Première Guerre Mondiale interrompit la production des grès artistiques, qui reprit brièvement en 1920, mais elle était condamnée à disparaître par un ennemi plus ardent encore: la porcelaine!

Gatelet, jardinière Fougères, Nancy, MEN. Cliché D. Boyer

Les céramistes Joseph (1876-1961) et Pierre (1880-1955) Mougin furent très actifs dans l’expérimentation du grès. Installés à Paris, où ils côtoyèrent certains des céramistes cités plus haut, les frères Mougin travaillèrent beaucoup en collaboration avec des sculpteurs dont ils éditaient en grès les créations, tels les nancéiens Bussière, Finot, Wittmann, ou Prouvé, mais aussi Roche, Tarrit ou Barrias, dont Joseph fut l’élève.

 

Victor Prouvé, vase Aubergine, édition par Mougin, Nancy, MEN. Cliché Studio Image

Les frères Mougin firent partie de l’École de Nancy dès sa fondation, bien que résidant à Paris. Ils exposèrent leurs créations à Nancy chez Charles Fridrich dès 1901. A partir de 1904, Majorelle présenta des grès Mougin dans son magasin parisien. Les frères Mougin s’essayèrent aux irisations métalliques à Rambervillers, où les accueillit leur ami Alphonse Cytère. Ils obtinrent leur première récompense importante en 1905, au Salon de la Société nationale des beaux-arts, et revinrent s’installer à Nancy en 1906. L’œuvre des Frères Mougin se caractérise par une orientation vers la recherche plastique expérimentale. La formation de Joseph à la sculpture explique le traitement tridimensionnel de la matière et l’absence de frontière entre pièces utilitaires et pièces de forme. Le travail sur la couleur est également un aspect dominant dans leurs recherches. Celles-ci sont laborieuses: les Frères Mougin utilisaient trois types d’émaillage, qu’ils combinaient à loisir, les émaux terreux, opaques et mats, les émaux cires, opaques et satinés, et les couvertes transparentes, colorées ou non. De leur superposition naissaient parfois des réactions saisissantes, comme des éruptions dans l’émail de surface ou des coulures, auxquelles s’ajoutaient l’effet granuleux de l’émail broyé grossièrement ou l’irisation au cuivre.

Frères Mougin, petite cruche Algues, Nancy, MEN. Cliché MEN

Dans les années 20, les Frères Mougin s’installèrent à Lunéville pour intégrer la faïencerie Keller et Guérin, en tant que directeurs de l’atelier d’art. Joseph Mougin, déçu par l’expérience rompit son contrat en 1933 pour revenir à Nancy et poursuivre sa carrière personnelle, tandis que Pierre resta à Lunéville jusqu’en 1936. Cette période, encore marquée par la poursuite de recherches techniques inédites et (trop?) audacieuses, confirme l’indépendance et l’originalité du style des Frères Mougin, difficilement compatible avec les exigences de rentabilité d’une manufacture.

Keller et Guérin n’en était pas là à son coup d’essai, puisque la manufacture avait confié la responsabilité de son nouvel atelier de création artistique à Maurice de Ravinel (1842-1896) en 1885. Jusque là, la faïencerie produisait des pièces utilitaires, de style et de techniques variées. De Ravinel initia alors un travail de recherche et de renouvellement qui aboutit à la mise au point d’une technique de revêtement à reflets métalliques. En 1895, la manufacture présente des “Grès et faïences à reflets métalliques” signés Ernest Bussière, à qui elle avait fait appel pour insuffler une nouvelle ligne moderne et à la mode, dans le style Art nouveau.

Le sculpteur Ernest Bussière (1863-1913) fréquenta l’école des beaux-arts de Paris aux côtés de ses amis nancéiens Émile Friant et Mathias Schiff, avant de revenir s’installer à Nancy, où il enseigna le modelage, notamment à Jospeh Mougin. Bussière collabora avec la manufacture de Lunéville, mais également avec la manufacture Daum pour des objets décoratifs en verre. Bussière, membre fondateur de l’École de Nancy, participa activement à la mise en œuvre de ses préceptes, par la dispense de cours de modelage et de sculpture aux ouvriers.
Bussière créa une série de pièces végétales, avec une prédilection pour les courges. Toutes ces pièces, d’une grande originalité au sein même du mouvement naturaliste nancéien, se caractérisent par leur fluidité et leur réalisme plastique.

E. Bussière Vase Réceptacle, inv. 003-4-1, MEN, cliché D Boyer

Ernest Bussière, vase Réceptacle, Nancy, MEN. Cliché D. Boyer

 

L’appellation “Grès flammé” donnée à l’époque est cependant erronée, puisque la matière employée est la faïence fine (une terre de pipe) dont la peau vitreuse est obtenue par une glaçure. Le choix de la faïence s’explique par le besoin d’une matière suffisamment fine pour reproduire les détails de relief des modèles de Bussière (graines, nervures, tiges…). Le grès, dont Keller et Guérin maîtrisait pourtant la fabrication, s’avérait en fait trop épais. On peut imaginer que le choix de l’appellation est plutôt d’ordre publicitaire, la mode étant alors aux grès d’Extrême Orient. L’effet flammé ou flambé est obtenu (à basse cuisson) par une technique complexe de superposition d’une première couche vitreuse très glacée de ton émeraude (cuivre et plomb) et d’une seconde couche composée d’une fine pellicule de matières minérales réfractaires constituant un épiderme mat. La manufacture de Lunéville a produit un grand nombre de pièces de Bussière, qui connut, malgré la complexité de fabrication, un succès commercial durable. Quand les Frères Mougin prirent la direction de l’atelier d’art dans les années 20, ils rééditèrent 12 céramiques végétales de Bussière, mais dans un grès dit “porcelanique”, possédant de hautes qualités de fluidité. Le revêtement est cependant différent, remplacé par un émail de grand feu aux couleurs vives. Ces pièces furent exposées à partir en 1925, preuve de l’intérêt tardif pour certaines formules Art nouveau.

Ernest Bussière, vase courge desséchée, Nancy, MEN, cliché MEN

Différentes raisons, avant tout techniques, peuvent expliquer l’absence de l’utilisation du grès par Émile Gallé. Si l’on peut penser que Gallé ne fut pas insensible aux qualités plastiques des grès artistiques – connaissant son goût pour l’art Japonais), il fut sans doute contraint par les conditions nécessaires à leur mise en œuvre. Les manufactures de Saint Clément et de Raon l’Étape, avec lesquelles Gallé travailla successivement jusqu’en 1885, étaient spécialisées dans la faïence stanifère, et ne disposaient pas des installations nécessaires à la cuisson du grès. Le four installé par Gallé dans son usine nancéienne ne lui permettait pas non plus d’atteindre la température nécessaire à la vitrification. Mais l’attrait pour le travail du grès est manifeste chez Gallé: il présenta à l’Exposition Universelle de 1889 une série de céramiques intitulée “Genre grès artistique”, constituée de pièce en faïence fine au décor imitant l’aspect du grès. Par ailleurs, dans ses écrits, Gallé célébra avec effusion les œuvres de Carriès et de Chaplet.

La collection de céramiques du musée de l’École de Nancy est largement exposée dans les salles des collections permanentes, et de nombreuses œuvres de tous les artistes cités sont ainsi visibles. On ne manquera pas de s’arrêter également devant l’impressionnante jardinière de grès, placée dans la salle de bains du premier étage, dont l’origine l’exclut du mouvement nancéien (et de cet article).

Petit lexique céramique:
-  grès: argile plastique riche en feldspath, non poreuse et non translucide, qui se vitrifie naturellement à haute température.
-  grès flammé ou flambé: l’émaillage des biscuits est obtenu par cuisson haute température d’une couverte composée d’oxydes de couleur cuivrée ou bleu vert et produisant des reflets métalliques.
-  faïence: pâte opaque et poreuse.
- porcelaine: pâte translucide et imperméable, dure ou tendre.

Références bibliographiques:
F. Bertrand, Grès flammés de Rambervillers, Musée Départemental d’Art Ancien et Contemporain, Epinal
Céramiques végétales. Ernest Bussière et l’Art nouveau. Catalogue d’exposition, Nancy, MEN, 2000
Jacques Peiffer, Les Frères Mougin, sorciers du grand feu. Editions Faton, 2001
Jacques Gruber et l’Art nouveau, catalogue d’exposition, Nancy, MEN, Editions Gallimard, 2011
F. Parmantier, la céramique, in Gallé au musée de l’Ecole de Nancy, éditions Snoeck, 2014

Silence, ça … tourne!

vendredi 30 janvier 2015

Hier le musée de l’École de Nancy a accueilli une équipe de tournage pour le magazine de France 5 “Silence, ça pousse!” (Nous vous avertirons de la date de diffusion…)

Le reportage évoquera notamment le processus créatif de Gallé: son amour pour la botanique, le jardin de l’usine fournissant les modèles “vivants” de plantes, les dessins préparatoires…

Voici justement quelques rapprochements, pour le plaisir des yeux!

Les coloquintes cultivées sous les fenêtres des ateliers Gallé, avenue de la Garenne. Fonds photographique des atelier Gallé, MEN

Les coloquintes cultivées sous les fenêtres des ateliers Gallé, avenue de la Garenne. Fonds photographique des ateliers Gallé, MEN

Atelier Gallé, étude préparatoire pour la girandole Coloquinte. Nancy, MEN Cliché D. Boyer

Atelier Gallé, étude préparatoire pour la girandole Coloquinte. Nancy, MEN Cliché D. Boyer

Gallé, girandole Coloquinte, Nancy, musée de l'Ecole de Nancy. Cliché C. Philippot

Gallé, girandole Coloquinte, Nancy, musée de l’École de Nancy. Cliché C. Philippot

Atelier Gallé, étude de Berce des prés, Nancy, MEN. Cliché E. Dupont

Atelier Gallé, étude de Berce des prés, Nancy, MEN. Cliché E. Dupont

Emile Gallé, vase Heracleum, Nancy, MEN. Cliché P. Caron

Émile Gallé, vase Heracleum, Nancy, MEN. Cliché P. Caron

Gallé, modèle préparatoire pour le vase Ancolies, Nancy, MEN. Cliché C. Philippot

Ateliers Gallé, modèle préparatoire pour le vase Ancolies, Nancy, MEN. Cliché C. Philippot

Emile Gallé, vase Ancolies, Nancy, MEN. Cliché C. Philippot

Émile Gallé, vase Ancolies, Nancy, MEN. Cliché C. Philippot

Gallé, étude pour la jardinière Libellule et anthuriums, Nancy, MEN. Cliché E. Dupont

Ateliers Gallé, étude pour la jardinière Libellule et anthuriums, Nancy, MEN. Cliché E. Dupont

Emile Gallé, jardinière Libellule et Anthuriums, Nancy, MEN. Cliché O. Dancy

Émile Gallé, jardinière Libellule et anthuriums, Nancy, MEN. Cliché O. Dancy

Etc…
Retrouvez quelques unes de ces pièces dans le dernier ouvrage paru “Gallé au musée de l’École de Nancy“, éditions Snoeck!

Bon weekend !

 

 

 

 

 

 

 

 

Allons voir …

vendredi 23 janvier 2015

… si l’Art nouveau y est!

Toujours à la recherche de bons plans et de bonnes idées pour les amateurs d’Art nouveau, Off a fait le tour des expositions s’intéressant de près – ou de loin- à cette période que nous affectionnons…

Roubaix:
Le musée de la Piscine propose en ce moment une exposition consacrée à Camille Claudel,  Au miroir d’un Art nouveau (jusqu’au 8 février)

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Camille Claudel à Roubaix

“Camille Claudel est aujourd’hui perçue comme l’héroïne dramatique d’une histoire emblématique de la condition féminine au XIXe siècle et dans la première moitié du XXe siècle. Elle est surtout une artiste de premier rang qui apporte à l’histoire de la sculpture moderne un regard d’une grande singularité, ouvrant des ponts entre le naturalisme et le symbolisme, le néo-florentinisme et l’Art nouveau (…)”

Nous lirons avec attention le texte d’Emmanuelle Héran consacré à l’influence du courant japoniste et de l’Art nouveau dans l’art de Camille Claudel, publié dans le catalogue de l’exposition (Coédition Gallimard – La Piscine).

Paris:
Le musée d’Orsay présente ses plus récentes acquisitions en 7 ans de réflexion (jusqu’au 22 février)

7 années d'acquisitions, au musée d'ORsay jusqu'au 22 février

7 années d’acquisitions, au musée d’ORsay jusqu’au 22 février

Nous serons particulièrement attentifs à la section des arts décoratifs, où figurent de belles acquisitions École de Nancy, confrontées à des créations contemporaines …

« Deux œuvres de Gallé, un important vase sur le thème de la mer présenté lors de l’exposition de 1900 et un pichet sauterelle retracent l’extraordinaire fantaisie de l’artiste. (…) Alors que l’Art nouveau tempère sa maturation dans une étagère de Majorelle (donation Rispal), de nouvelles formes plus radicales annoncent l’art raffiné des années à venir avec une bergère de Karbowsky livrée pour Doucet, une commode de Mère aux panneaux de cuir gravé et une bergère de Ruhlmann à ses débuts sous influence viennoise, déjà totalement maître de sa ligne. »

La Haye:
Le musée Louis Couperus s’intéresse à  Carel de Nerée Tot Babberich en Henri van Booven. Den Haag in het Fin de siècle (jusqu’au 10 mai)

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A travers les figures du peintre Carel de Nerée Tot Babberich et des écrivains Henri van Booven et Louis Couperus, l’exposition évoque la vie artistique de La Haye à la fin du XIXème siècle. Très influencé par Aubrey Beardsley, le peintre néerlandais laisse un œuvre qualifié de “décadentiste”, très symboliste, tout à fait ” Art nouveau”, notamment par son goût japonisant. A l’image de ses contemporains belges, français ou allemands, Carel de Nerée Tot Babberich s’intéressa également -brièvement-  aux arts décoratifs et même au textile.

Darmstadt:
La Mathildenhöhe de Darmstadt révèle un autre artiste peu connu en France, Hans Christiansen. Die Retrospecktive (jusqu’au 1er février, il faut se dépêcher!)

Rétrospective Hans Christiansen à Darmstadt jusqu'au 1er février

Rétrospective Hans Christiansen à Darmstadt jusqu’au 1er février

Avec la découverte de Tiffany, puis un séjour à l’Académie Julian à Paris, Hans Christiansen devient un pur artiste du Jugendstil allemand, se consacrant essentiellement à la peinture, mais aussi au mobilier, à la céramique, au papier peint, à la broderie ou encore à la tapisserie. Après la Mathildenhöhe, l’exposition sera présentée successivement à Berlin, Munich et Flensburg, sa ville natale.

Ljubjana:
Ce tour d’Europe des expositions ne serait pas complet sans citer la nouvelle étape de Natures de l’Art nouveau, présentée à Ljubjana jusqu’au 19 avril

Ljubjana

Que dire de plus sur cette expo?, sinon qu’elle peut être un bon prétexte pour aller découvrir une ville magnifique au patrimoine Art nouveau exceptionnel, membre (francophone) du Réseau Art nouveau!

Bon voyage!

2015

vendredi 9 janvier 2015
2015

2015

 

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