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50 nuances de grès

vendredi 20 février 2015

Le grès est une terre à pâte imperméable dans la masse. Découvert en France à la fin du XVème siècle, il était utilisé pour la fabrication de céramique utilitaire (vaisselle) et de tuyaux. Lors de l’Exposition Universelle de 1878, la présentation des grès japonais, associant rusticité et élégance, fut une révélation pour les céramistes français. Jean Joseph Carriès (1855-1894), Ernest Chaplet (1835-1909), Pierre Adrien Dalpayrat (1844-1910), Auguste Delaherche (1857-1940) Edmond Lachenal (1855-?) ou Alexandre Bigot (1862-1927) en firent un usage important, caractérisé par des recherches sur la variété de formes et de décors, et sur les reliefs et les couleurs.

 

Dalpayrat, coupe Calice, Nancy, MEN. Cliché D. Boyer

Alexandre Bigot fut sollicité par Louis Majorelle pour contribuer à la construction de sa maison, la Villa Jika. On lui doit les carreaux décorant la façade, mais surtout deux éléments majeurs du décor: la balustrade de la terrasse Nord, et l’imposante cheminée de la salle à manger.

Alexandre Bigot, cheminée de la salle à manger, villa Majorelle, Nancy. Cliché D. Boyer

 

Le succès de ces artistes influença toute la filière et de nombreuses manufactures proposèrent à leur tour une production de grès ornementaux dans le style Art nouveau. La Société anonyme des produits céramiques de Rambervillers (SAPCR) ne fit pas exception. Cette société, créée en 1887, connut un large succès commercial avec sa production de tuyaux de grès vernissé nécessaires au développement sans précédent de réseaux d’adduction d’eau hygiéniques à travers tout le pays. A partir de 1892, la SAPCR fut dirigée par Alphonse Cytère qui entreprit d’importants travaux de modernisation et d’extension de l’usine. Cytère initia la construction de fours supplémentaires nécessaires à une production de carreaux, dalles de cuisine, pavés de cour, tuiles, briques en grès et produits réfractaires. Après sa visite à l’Exposition Universelle de Paris en 1900, Cytère décida de se lancer dans la production artistique. Dès 1903, la SAPCR exposa le fruit de cette nouvelle production lors de l’exposition de la Société Lorraine des Amis des Arts: vases, encriers, cendriers, et éléments d’architecture en grès à reflets métalliques ou à émail de grand feu. L’influence de l’École de Nancy y est sensible, bien qu’aucun artiste de l’association n’ait, semble-t-il, collaboré avec Cytère.

SAPCR, encrier, Nancy, MEN. Cliché MEN

 

Le grand succès de cette présentation le conforta sur cette voie. En 1904, Cytère participa à l’exposition de l’École de Nancy aux Galeries Poirel, avec un ensemble de pièces dessinées cette fois par Majorelle, Gruber et Vallin.

 

Jacques Gruber, vase Ombelle, édité par la SAPCR, Nancy, MEN. Cliché D. Boyer

La SAPCR devint peu après membre de l’Alliance provinciale des industries d’art. L’École de Nancy organisa en 1906 un concours pour la SAPCR, auquel prirent part de nombreux collaborateurs des sociétés d’art lorraines. Les modèles primés furent édités avec la signature de l’artiste et la marque « EN » (École de Nancy) et diffusés, notamment, par les Magasins Réunis d’Eugène Corbin ou le magasin parisien de la SAPCR. Après des débuts difficiles, les pièces décoratives en grès flammé de Rambervillers connurent un succès grandissant à partir de 1909. La Première Guerre Mondiale interrompit la production des grès artistiques, qui reprit brièvement en 1920, mais elle était condamnée à disparaître par un ennemi plus ardent encore: la porcelaine!

Gatelet, jardinière Fougères, Nancy, MEN. Cliché D. Boyer

Les céramistes Joseph (1876-1961) et Pierre (1880-1955) Mougin furent très actifs dans l’expérimentation du grès. Installés à Paris, où ils côtoyèrent certains des céramistes cités plus haut, les frères Mougin travaillèrent beaucoup en collaboration avec des sculpteurs dont ils éditaient en grès les créations, tels les nancéiens Bussière, Finot, Wittmann, ou Prouvé, mais aussi Roche, Tarrit ou Barrias, dont Joseph fut l’élève.

 

Victor Prouvé, vase Aubergine, édition par Mougin, Nancy, MEN. Cliché Studio Image

Les frères Mougin firent partie de l’École de Nancy dès sa fondation, bien que résidant à Paris. Ils exposèrent leurs créations à Nancy chez Charles Fridrich dès 1901. A partir de 1904, Majorelle présenta des grès Mougin dans son magasin parisien. Les frères Mougin s’essayèrent aux irisations métalliques à Rambervillers, où les accueillit leur ami Alphonse Cytère. Ils obtinrent leur première récompense importante en 1905, au Salon de la Société nationale des beaux-arts, et revinrent s’installer à Nancy en 1906. L’œuvre des Frères Mougin se caractérise par une orientation vers la recherche plastique expérimentale. La formation de Joseph à la sculpture explique le traitement tridimensionnel de la matière et l’absence de frontière entre pièces utilitaires et pièces de forme. Le travail sur la couleur est également un aspect dominant dans leurs recherches. Celles-ci sont laborieuses: les Frères Mougin utilisaient trois types d’émaillage, qu’ils combinaient à loisir, les émaux terreux, opaques et mats, les émaux cires, opaques et satinés, et les couvertes transparentes, colorées ou non. De leur superposition naissaient parfois des réactions saisissantes, comme des éruptions dans l’émail de surface ou des coulures, auxquelles s’ajoutaient l’effet granuleux de l’émail broyé grossièrement ou l’irisation au cuivre.

Frères Mougin, petite cruche Algues, Nancy, MEN. Cliché MEN

Dans les années 20, les Frères Mougin s’installèrent à Lunéville pour intégrer la faïencerie Keller et Guérin, en tant que directeurs de l’atelier d’art. Joseph Mougin, déçu par l’expérience rompit son contrat en 1933 pour revenir à Nancy et poursuivre sa carrière personnelle, tandis que Pierre resta à Lunéville jusqu’en 1936. Cette période, encore marquée par la poursuite de recherches techniques inédites et (trop?) audacieuses, confirme l’indépendance et l’originalité du style des Frères Mougin, difficilement compatible avec les exigences de rentabilité d’une manufacture.

Keller et Guérin n’en était pas là à son coup d’essai, puisque la manufacture avait confié la responsabilité de son nouvel atelier de création artistique à Maurice de Ravinel (1842-1896) en 1885. Jusque là, la faïencerie produisait des pièces utilitaires, de style et de techniques variées. De Ravinel initia alors un travail de recherche et de renouvellement qui aboutit à la mise au point d’une technique de revêtement à reflets métalliques. En 1895, la manufacture présente des « Grès et faïences à reflets métalliques » signés Ernest Bussière, à qui elle avait fait appel pour insuffler une nouvelle ligne moderne et à la mode, dans le style Art nouveau.

Le sculpteur Ernest Bussière (1863-1913) fréquenta l’école des beaux-arts de Paris aux côtés de ses amis nancéiens Émile Friant et Mathias Schiff, avant de revenir s’installer à Nancy, où il enseigna le modelage, notamment à Jospeh Mougin. Bussière collabora avec la manufacture de Lunéville, mais également avec la manufacture Daum pour des objets décoratifs en verre. Bussière, membre fondateur de l’École de Nancy, participa activement à la mise en œuvre de ses préceptes, par la dispense de cours de modelage et de sculpture aux ouvriers.
Bussière créa une série de pièces végétales, avec une prédilection pour les courges. Toutes ces pièces, d’une grande originalité au sein même du mouvement naturaliste nancéien, se caractérisent par leur fluidité et leur réalisme plastique.

E. Bussière Vase Réceptacle, inv. 003-4-1, MEN, cliché D Boyer

Ernest Bussière, vase Réceptacle, Nancy, MEN. Cliché D. Boyer

 

L’appellation « Grès flammé » donnée à l’époque est cependant erronée, puisque la matière employée est la faïence fine (une terre de pipe) dont la peau vitreuse est obtenue par une glaçure. Le choix de la faïence s’explique par le besoin d’une matière suffisamment fine pour reproduire les détails de relief des modèles de Bussière (graines, nervures, tiges…). Le grès, dont Keller et Guérin maîtrisait pourtant la fabrication, s’avérait en fait trop épais. On peut imaginer que le choix de l’appellation est plutôt d’ordre publicitaire, la mode étant alors aux grès d’Extrême Orient. L’effet flammé ou flambé est obtenu (à basse cuisson) par une technique complexe de superposition d’une première couche vitreuse très glacée de ton émeraude (cuivre et plomb) et d’une seconde couche composée d’une fine pellicule de matières minérales réfractaires constituant un épiderme mat. La manufacture de Lunéville a produit un grand nombre de pièces de Bussière, qui connut, malgré la complexité de fabrication, un succès commercial durable. Quand les Frères Mougin prirent la direction de l’atelier d’art dans les années 20, ils rééditèrent 12 céramiques végétales de Bussière, mais dans un grès dit « porcelanique », possédant de hautes qualités de fluidité. Le revêtement est cependant différent, remplacé par un émail de grand feu aux couleurs vives. Ces pièces furent exposées à partir en 1925, preuve de l’intérêt tardif pour certaines formules Art nouveau.

Ernest Bussière, vase courge desséchée, Nancy, MEN, cliché MEN

Différentes raisons, avant tout techniques, peuvent expliquer l’absence de l’utilisation du grès par Émile Gallé. Si l’on peut penser que Gallé ne fut pas insensible aux qualités plastiques des grès artistiques – connaissant son goût pour l’art Japonais), il fut sans doute contraint par les conditions nécessaires à leur mise en œuvre. Les manufactures de Saint Clément et de Raon l’Étape, avec lesquelles Gallé travailla successivement jusqu’en 1885, étaient spécialisées dans la faïence stanifère, et ne disposaient pas des installations nécessaires à la cuisson du grès. Le four installé par Gallé dans son usine nancéienne ne lui permettait pas non plus d’atteindre la température nécessaire à la vitrification. Mais l’attrait pour le travail du grès est manifeste chez Gallé: il présenta à l’Exposition Universelle de 1889 une série de céramiques intitulée « Genre grès artistique », constituée de pièce en faïence fine au décor imitant l’aspect du grès. Par ailleurs, dans ses écrits, Gallé célébra avec effusion les œuvres de Carriès et de Chaplet.

La collection de céramiques du musée de l’École de Nancy est largement exposée dans les salles des collections permanentes, et de nombreuses œuvres de tous les artistes cités sont ainsi visibles. On ne manquera pas de s’arrêter également devant l’impressionnante jardinière de grès, placée dans la salle de bains du premier étage, dont l’origine l’exclut du mouvement nancéien (et de cet article).

Petit lexique céramique:
-  grès: argile plastique riche en feldspath, non poreuse et non translucide, qui se vitrifie naturellement à haute température.
-  grès flammé ou flambé: l’émaillage des biscuits est obtenu par cuisson haute température d’une couverte composée d’oxydes de couleur cuivrée ou bleu vert et produisant des reflets métalliques.
-  faïence: pâte opaque et poreuse.
- porcelaine: pâte translucide et imperméable, dure ou tendre.

Références bibliographiques:
F. Bertrand, Grès flammés de Rambervillers, Musée Départemental d’Art Ancien et Contemporain, Epinal
Céramiques végétales. Ernest Bussière et l’Art nouveau. Catalogue d’exposition, Nancy, MEN, 2000
Jacques Peiffer, Les Frères Mougin, sorciers du grand feu. Editions Faton, 2001
Jacques Gruber et l’Art nouveau, catalogue d’exposition, Nancy, MEN, Editions Gallimard, 2011
F. Parmantier, la céramique, in Gallé au musée de l’Ecole de Nancy, éditions Snoeck, 2014

Off a l’âme voyageuse!

vendredi 14 février 2014

Peut-être en raison des vacances d’hiver? En tous cas, même si l’actualité des expositions invite à rester à Nancy, il peut être tentant d’aller rendre visite à nos amis de Düsseldorf, ne serait-ce que pour ouvrir notre horizon Art nouveau!

Le Hetjens-Museum, spécialisé dans la céramique, propose à partir du 27 février prochain une exposition consacrée à Taxile Doat (1851-1938) et son œuvre Art nouveau.
Ce céramiste, surnommé « le maître du grand feu », a travaillé de 1877 à 1905 à la Manufacture nationale de Sèvres, avant d’ouvrir son propre atelier. Ses recherches sur la porcelaine, le grès et la glaçure, ainsi que son désir de renouveler les décors et les formes des vases sous l’influence naturaliste et japonaise font de lui l’un des acteurs majeurs du renouveau de la céramique en France au début du 20ème siècle. Il reçoit la médaille d’or à l’Exposition universelle de 1889.  En 1909,  il part enseigner la céramique aux Etats Unis, à l’académie des arts de St Louis, à la demande  d’Edouard Gardner Lewis. Il revient définitivement en France en 1915.

Taxile Doat, vase courge. Crédit: Jason Jacques Gallery, NY

Taxile Doat, vase courge. Crédit: Jason Jacques Gallery, NY

Doat publia en 1905 un livre, « Les céramiques de grand feu », dans lequel il explique ses recherches, notamment sur un type de décor dit de « pâte sur pâte », ainsi que de nouveaux types de glaçure. L’exposition du studio du musée Hetjens propose un ensemble de pièces de ce type, conservées dans une collection privée. ON peut admirer quelques exemples de son travail au musée d’Orsay, comme par exemple cette courge, qui n’est pas sans évoquer des verreries d’Emile Gallé sur ce thème, ou au musée des arts décoratifs. Taxile Doat est également présent dans les collections du V&A de Londres et dans des musées américains.

Taxile Doat, presse-papier La Mer, 1900-1901, Londres, Victoria & Albert Museum, copyright V&A

Taxile Doat, presse-papier La Mer, 1900-1901, Londres, Victoria & Albert Museum, copyright V&A

Taxile Doat – Maître du grand feu.
Du 27 février au 21 septembre 2014
Hetjens Museum
Schulstrasse 4
40213 Düsseldorf
hetjensmuseum@duesseldorf.de
www.duesseldorf.de/hetjens

Ouvert Tous les jours sauf le lundi, de 11.00 à 17.00 ( 21.00 le mercredi)
Entrée 4 €, 2 €, gratuit jusqu’à 18 ans

Le Hetjens museum conserve dans ses collections de nombreuses pièces Art nouveau, qui font l’objet actuellement d’un recensement photographique destiné à la base de donnée Européana (évoquée ici) .