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L’encre noire de la calomnie…

lundi 14 décembre 2015
E. Gallé, en collaboration avec V. Prouvé, fiole à encre La Calomnie, 1900. Suwa, Kitazawa museum of art (c) Kitazawa museum of art

E. Gallé, en collaboration avec V. Prouvé, fiole à encre La Calomnie, 1900. Suwa, Kitazawa museum of art (c) Kitazawa museum of art

Parmi les œuvres conçues par Gallé pour l’Exposition universelle de 1900, et présentées dans l’exposition actuellement au musée des Beaux-Arts, vous n’aurez pas manqué de remarquer cette fiole à encre, intitulée La Calomnie, prêtée par le Kitazawa museum of art (Japon). Cette pièce était présentée dans l’une des deux vitrines encadrant le four verrier, Les Granges.

Fonds photographique Gallé, vitrine Les Granges, exposition universelle de Paris, 1900. (c) MEN

Fonds photographique Gallé, vitrine Les Granges, exposition universelle de Paris, 1900. (c) MEN

Appelée aussi Les Baies de sureau, cette gourde est décrite ainsi par Louis de Fourcaud (1), le premier biographe de Gallé : « Sous le coup d’émotions violentes nées d’évènements publics, le peintre exécutait, toujours d’après les inventions de figures de M. Prouvé, et montrait en 1900 une fiole à encre, les Baies de sureau, au camée d’un bleu sinistre, stigmatisée d’une effigie de la Calomnie ». Sur la base renflée se détache en faible relief un visage de sorcière en train d’écrire des accusations mensongères, personnifiant le mot « calomnie » inscrit en intaille, tandis que les baies de sureau évoquent, sur la partie supérieure, aussi bien la couleur de l’encre d’imprimerie que la noirceur des accusations proférées pendant l’Affaire Dreyfus.

Détail du vase La Calomnie

Détail du vase La Calomnie

Le rôle de la presse y est capital, en effet, y compris à Nancy. Dès le 23 janvier 1898, Gallé, qui vient de signer la deuxième protestation des intellectuels à la suite de la publication du « J’accuse » d’Émile Zola, écrit au Progrès de l’Est pour expliquer sa position : « Dans le Progrès (…), on lisait hier que j’ai signé une protestation en faveur de Dreyfus. La rédaction que j’ai signée est écrite dans un esprit différent. Elle ne prétend nullement se prononcer sur l’innocence, pas plus que sur la culpabilité, personne de nous n’en possédant les preuves. Elle se borne à demander, pour tous les accusés sans exception, le maintien et l’observation des garanties stipulées par la loi française. (…) On ne pourra bientôt plus souhaiter la lumière, parler de justice et de vérité, sans passer pour un mauvais patriote. Il est douloureux d’avoir à le constater. » (2) Malgré ce positionnement plutôt en retrait, Gallé est immédiatement attaqué par les antidreyfusards, et en particulier son « ami » Maurice Barrès. Celui-ci critique violemment les signataires de la protestation en ces termes : « Ces intellectuels sont un déchet fatal dans l’effort tenté par la société pour créer une élite. Dans toute opération, il y a ainsi un pourcentage de sacrifiés. Un verrier m’a souvent expliqué ce qu’il perd de pots pour un qui réussit. » (3) L’allusion évidente n’échappe pas à Gallé qui rompt avec panache leur amitié dans une lettre publiée dans l’Aurore en usant d’une citation extraite des Déracinés du même Barrès (4) ! Celui-ci est alors rédacteur en chef du Courrier de l’Est, dont il fait l’organe de ses convictions nationalistes et antisémites. Face à une presse locale massivement antidreyfusarde, de L’Est républicain à La Croix de l’Est en passant par Le Petit Antijuif de l’Est de Drumont (5), le Progrès de l’Est est la seule tribune ouverte aux partisans de Dreyfus. L’hostilité exprimée envers ces derniers tend à une violence inouïe, distillant un climat délétère à Nancy. Le Progrès déposera le bilan en décembre 1900. Dans l’urgence, le Comité républicain du commerce et de l’industrie, les dreyfusards nancéiens, les membres de la Ligue de défense des droits de l’Homme et les francs-maçons du Grand Orient fondent L’Étoile de L’Est, dont le premier numéro paraît le 2 janvier 1901 (5).

 

E. Gallé, sept projets pour l'en-tête de l'Etoile de l'Est, 1900. Collection particulière. (c) MEN, photo D. Boyer

E. Gallé, sept projets pour l’en-tête de l’Etoile de l’Est, 1900. Collection particulière. (c) MEN, photo D. Boyer

« J’ai constamment des vertiges et cette affaire me donne des angoisses qui ne me laisseront bientôt plus dormir », écrit Gallé dans une lettre datée du 19 octobre 1898 (6). En quelques mois, l’Affaire a pris une ampleur inouïe en France, et dans la vie du verrier. Informé de manière très précise par des proches de l’Affaire (voir article précédent), Gallé n’a de cesse que de participer activement à la réparation de l’injustice. Souvent attaqué dans la presse, directement ou par allusions, il prend le temps de répondre point par point, si bien qu’un journaliste de l’Est républicain se dit « persécuté (…) par l’exquis poète verrier M. Émile Gallé. » (7) Le «plus beau lapin de la Garenne » (8), pourtant, ne cède jamais. Le vase La Calomnie apparaît ainsi comme une réponse subtile et poétique face aux injures faite à Dreyfus et face au dénigrement haineux qui entoure le « ménage de verriers », et ses proches (9).
Au-delà de la polémique épistolière, se pose surtout pour Gallé la question cruciale de l’opportunité de se servir de son art pour appuyer son combat. Lui qui n’hésitait pas en 1889 (10) à rappeler à la France ses devoirs envers les territoires annexés en 1871, proclame qu’ « Aujourd’hui, il faut jeter des fleurs sous les pieds des barbares ! Il faut répandre la grâce touchante de leur mort sur les objets les plus modestes !» (11). Le mode opératoire cependant a évolué entre 1889 et la préparation de l’Exposition universelle de 1900. Le langage de Gallé, fortement symbolique et poétique, n’est plus aussi évident, et les références à l’Affaire ne sont pas toutes aisées à comprendre. Pourtant l’allusion politique est manifeste, et Gallé manie avec une dextérité rare l’association d’un décor symbolique, d’un message poético-politique et d’un matériau aux effets expressifs. Le verre, plus que jamais sait révéler ou masquer ces vérités et complots qui gangrènent la IIIème République.

Emile Gallé, en collaboration avec Victor Prouvé, vase Hommes noirs, 1900. Musée de l’École de Nancy. Photo P. Caron

Emile Gallé, en collaboration avec Victor Prouvé, vase Hommes noirs, 1900. Musée de l’École de Nancy. Photo P. Caron

Avec Les Hommes noirs (MEN) et le vase d’accueil Pomme de sapin (collection particulière), La Calomnie est la troisième pièce dont le décor est commandé à Victor Prouvé à cette occasion. Comme pour chaque grande exposition depuis 1884, Gallé fait appel à Prouvé pour les pièces importantes sur lesquelles il souhaite utiliser la figure humaine. Les trois pièces se caractérisent par le choix de coloris sombres, symbolisant, au moins pour les Hommes noirs et La Calomnie, « la boue noire d’où sortent des êtres misérables », l’obscurantisme et le complot qui entourent l’affaire Dreyfus. Face à ces noirceurs, Gallé ose espérer que « la vérité s’allumera comme une lampe »(12). Le cas du vase Pomme de sapin (appelé aussi Pitié ou Charité), dont on ignore d’ailleurs s’il figura effectivement à l’Exposition, est plus complexe (13). Une lettre de Gallé à Prouvé datée de 1899 éclaire néanmoins son sens et sa place dans un programme décoratif très préparé : « Cette pièce devra faire partie d’une série rêvée par moi de Fruits spirituels, les uns bons et les autres mauvais. Celle-ci sera la pomme de sapin (…) formant ainsi cadre au sujet inspiré de ce thème : car j’ai eu froid et vous m’avez réchauffé, J’étais étranger et vous m’avez recueilli. » Gallé cite ici l’Evangile selon St Mathieu (25.35). La référence biblique est justement présente sur plusieurs œuvres dreyfusardes de l’exposition, comme cette citation tirée du Livre d’Isaï, Sicut hortus semen suum germinat , sic Deus germinabit Justitiam (De même que le jardin fait germer la semence, Dieu fera germer la justice), inscrite sur une table à thé.

E. Gallé, table Sicut hortus, 1898. MEN. Photo P.Caron

E. Gallé, table Sicut hortus, 1898. MEN. Photo P.Caron

L’engagement de Gallé en faveur de Dreyfus acquiert ici une nouvelle nuance. Gallé n’est pas seulement critiqué parce que dreyfusard, mais aussi parce que protestant. La presse nationaliste agite alors le spectre effrayant d’un syndicat dreyfusard à la solde de l’Allemagne regroupant francs-maçons, juifs et protestants. A de nombreuses reprises, on comprend combien est intolérable pour Gallé l’usage –détourné-  du christianisme par les antidreyfusards catholiques. Ce sentiment est rendu avec une grande sensibilité dans Le Figuier, où Gallé a « sculpté avec piété et douleur le signe auguste d’un plus oublié encore, et qui souffrit et mourut pour avoir promis qu’ « heureux seront ceux qui ont faim et soif de justice, parce qu’ils seront rassasiés »(14). Ce vase en forme de calice, décoré de larmes de verre, du figuier et du chrisme, invite à réconcilier dans la communion chrétiens et juifs, au nom de ces paroles extraites des Contemplations de Victor Hugo : « Car tous les hommes sont les fils d’un même père/ Ils sont la même larme. Ils sortent du même œil ».

E. Gallé, vase Calice Le Figuier, 1898-1900. MEN, photo P. Caron

E. Gallé, vase Calice Le Figuier, 1898-1900. MEN, photo P. Caron

Détail du chrisme sur le calice Le Figuier

Détail du chrisme sur le calice Le Figuier

Dans les années qui suivent l’exposition universelle, Gallé s’investit plus encore dans le champ politique. En 1902, il devient président d’honneur de la Fédération républicaine de Meurthe-et-Moselle, puis président d’honneur de l’association Gambettiste, alors qu’au même moment,  la liste nationaliste et antirépublicaine remporte les élections législatives à Nancy.

Ces positions fragilisent son œuvre de réunion des entreprises artistiques lorraines au sein de l’École de Nancy, comme en témoigne la lettre de Victor Prouvé de mai 1902 : « le nationalisme et le reste n’ont rien à faire en cette circonstance, pour ce qui concerne l’École de Nancy. Ce n’est qu’avec l’absence d’allusions malheureuses, de parti pris que tous adhèreront ».
Le poids de l’affaire Dreyfus pèse sur Gallé jusqu’à son décès. Si les hommages unanimes célèbrent avant tout l’artiste, ils passent sous silence son engagement dreyfusard, à l’exception notable de L’Est républicain  qui « regrette de devoir faire une réserve d’ordre politique sur cette tombe à peine fermée », le 26 septembre 1904. A cela Gallé aurait pu lui-même répondre :
«Mes travaux m’interdisent, comme vous le pensez, de prendre une part active aux affaires publiques. Je n’en ai pas moins constaté, dans les malheureuses années que nous venons de traverser, les défaillances de tristes spécialistes à qui leur pays avait confié la garde des principes fondamentaux de nos libertés. J’ai vu se commettre des forfaits sans expiation, sans réparation. (…)
Je suis prêt, le cas échéant, à protester encore. C’est le droit, c’est le devoir d’un honnête homme, d’un citoyen. » (15)

Atelier Gallé, photographie du Four verrier, 1900. Rennes, musée de Bretagne (c) Rennes, musée de Bretagne

Atelier Gallé, photographie du Four verrier, 1900. Rennes, musée de Bretagne (c) Rennes, musée de Bretagne

(1) « Emile Gallé », in La revue de l’art ancien et moderne, octobre 1902, pp. 281-296.
(2) Lettre publiée par le Progrès de l’Est le 24 janvier 1898.
(3) In Le Journal, 1er février 1898
(4) Lettre reproduite dans B. Tillier, Emile Gallé. Le verrier Dreyfusard, 2004, pp. 56-57, publiée dans l’Aurore le 15 février 1898.
(5) Gallé dessine l’en-tête du journal représentant une étoile aux rayons dirigés vers les clochers nancéiens. A voir dans l’exposition.
(6) Citée par F-Th. Charpentier, Émile Gallé, industriel et poète, Nancy, 1981.
(7) 16 décembre 1898, cité par Tillier, op. cit., pp. 57-58.
(8) Emile Gallé est ainsi qualifié, en référence à l’adresse de son usine, dans un article du Petit Antijuif de l’Est du 31 juillet 1900 relatif à l’ouverture du Lycée Jeanne d’Arc.
(9) Lettre à Joseph Reinach, le 20 novembre 1898, citée par Tillier, op. cit., p. 62.
(10)Par exemple sur la table Le Rhin (MEN)
(11)In Revue des arts décoratifs, avril 1898.
(12) Inscription figurant sur la lampe bulbe (cat.102), conservée au Badisches Landesmuseum de Karlsruhe.
(13) Ce vase a été exposé en 2008, lors de l’exposition « Victor Prouvé. Les années de l’École de Nancy », (cat.144)
(14) E. Gallé, « Mes envois au salon », in Revue des Arts décoratifs, 1898, pp. 144-148
(15) Le Temps, 13 décembre 1902.

Bibliographie :

B. Tillier, Emile Gallé, le verrier Dreyfusard, Paris, 2004
F. Parmantier, « Gallé le Dreyfusard », in Arts nouveaux, n°22, 2006, pp. 24-29.
Id. « Emile Gallé et Victor Prouvé, « ceux dont un dessein ferme emplit l’âme et le front », in L’École de Nancy face aux questions politiques et sociales de son temps, Paris, 2015, pp .15-35.