Les jours raccourcissent …

… la nuit tombe de plus en plus tôt!

La nuit,c’est justement le thème de la prochaine “visite famille”, proposée par le musée de l’École de Nancy le 30 octobre prochain à 10h30 (réservez vite au 03.83.17.86.77 ou par mail).

Voici toute trouvée l’occasion pour Off de reprendre la parole après plusieurs semaines de silence (avec nos excuses)!

La nuit a été l’un des sujets privilégiés et récurrents de nos artistes. Pour ne pas dévoiler tous ses mystères avant la visite du 30, Off a choisi de s’intéresser à un sujet parallèle: le noir.

En fins connaisseurs de votre musée favori, les images de certaines verreries d’Émile Gallé vont immédiatement surgir: les Hommes noirs, bien sur, la Nuit japonaise ou le si poétique Seulette suis. Gallé fit un usage fréquent de cette couleur – ou non-couleur – dans son œuvre de verre.Vous pensez aussi  à la gravure, qui offre de multiples possibilités de noirs, ce dont l’exposition récente dédiée à Victor Prouvé faisait état.

Au-delà de la simple nécessité de rendre une atmosphère, celle du crépuscule ou de l’hiver (vase bouteille Chat-huant, vers 1903), ou encore celle des  fonds marins (vase Lis de mer, vers 1903), ou d’exprimer un sentiment de tristesse ou de colère (vase Les Hommes noirs, 1900), le noir apporte chez Gallé une densité inédite à sa matière.

C’est le cas en particulier sur les vases ou il utilise le seul contraste d’une paraison noire appliquée sur une couche transparente. La libellule suspendue sur la “gargoulette au long col” de Seulette suis, se détache par une gravure en camée délicate et précise, par opposition au fondu des nuées qui l’entourent. La profondeur du coloris, associée au relief obtenu, confère une présence si réaliste à l’insecte qu’il donne le sentiment d’être juste posé.

E. Gallé, vase Seulette suis, 1900. MEN (c) MEN. Studio Image

E. Gallé, vase Seulette suis, 1900. MEN (c) MEN. Studio Image

Dans sa notice de l’exposition de 1889, Gallé explique le procédé technique pour obtenir le noir de son vase: “Noir (hyalite).- Cette composition serait d’un aspect assez triste; mais la taille y met à jour des nuagés verdâtres que le graveur peut utiliser heureusement, comme le montre la pièce n°122, gargoulette au long col, où la couche noire a été découpée en vapeurs et en ailes de libellules (…).  Je crois pouvoir attribuer le reflet gris qui irise en quelque sorte cette matière à un commencement de réduction du peroxyde de fer, en présence de l’atmosphère charbonneuse de l’ouvreau durant le travail.” (1)

L’usage du noir chez Gallé, répond comme pour les autres couleurs, au désir d’imiter les effets naturels des pierres dures. Il est ainsi employé pour matérialiser par exemple un socle de vase, imitant le marbre noir des antiques (Coupe La Nuit, vers 1884) . Il est souvent employé pour rendre des effets de marbrures, et se mêle à d’autres teintes laissant apparaître de subtiles tonalités colorées, bleutées, ocres ou rougeâtres (Vase Géologie, 1903-1904, Vase Nuit Japonaise, 1900, vase Algues, vers 1899, vase le Genièvre, 1900, vase les Pins de Ravenne, 1903)…

E. Gallé, vase Courge noire, vers 1900-1902. MEN (c) MEN, C. Philippot

E. Gallé, vase Courge noire, vers 1900-1902. MEN (c) MEN, C. Philippot

Le vase Courge noire (vers 1900-1902) exprime bien toute la richesse des effets et reflets du noir chez Gallé. On comprend face à cet objet énigmatique, l’attrait qu’a exercé sur lui un outil de Camille Martin, un bois d’impression, au point de l’acquérir et de lui consacrer un texte dans la Lorraine artiste (2), peu après le décès de ce dernier et la vente de son fond d’atelier en 1899. “On vendait à l’exposition des œuvres de l’artiste regretté, des épreuves d’une gravure sur bois représentant quelques noires silhouettes de baliveaux. (…) Mais bien autrement suggestive que ces taches de décor était la planche même servant à les imprimer. (…) Il s’en dégage une saisissante impression d’art. (…) Les plans s’interposent: les pâles creux prennent un doux relief; les noirceurs en surface s’enfoncent dans toute la profondeur nocturne; les prestiges opèrent leur charme; l’œil est surpris; l’âme est émue. L’impression poétique se dégage pour ceux du moins qui connaissent la beauté de la nuit, et qui chérissent la pénombre un peu déconcertante d’une nuitée en forêt, le vague malaise qui surprend le piéton attardé, le soir, à l’orée du bois. Là dans l’obscurité pullulent des lueurs; après l’arrêt des bruits, le bruissement de l’activité chuchotante et mystérieuse des choses que l’on ne voit pas, mais qui veillent et font leur affaire en secret. Ainsi cette petite œuvre de Martin, cet “essai de gravure sur bois”, par l’instinctive science des magies et de la couleur précieuse, crée autour d’elle un peu de silence. Et il semble qu’on va voir, tout au fond de ce recueillement, monter parmi les feuillages l’étoile du soir ou l’étoile du matin.”

Tout est dit…

 

C. Martin, L'orée du bois, sans date. Bois d'impression. MEN (c) MEN, D. Buren

C. Martin, L’orée du bois, sans date. Bois d’impression. MEN (c) MEN, D. Buren

* Pour une immersion dans le noir, version contemporaine, vous pouvez aussi visiter la nouvelle exposition de la Galerie Poirel Eigengrau. 24 nuances de gris, présentée du 28 octobre 2016 au 5 février 2017. Pour en savoir plus: www.poirel.nancy.fr

 

C. Martin, L'Orée du bois, sans date, gravure sur bois. MEN (c) MEN, D. Boyer

C. Martin, L’Orée du bois, sans date, gravure sur bois. MEN (c) MEN, D. Boyer

 

(1) E. Gallé, Écrits pour l’art. Notices d’exposition, 1908, p. 337.

(2) Paru dans La Lorraine artiste de juin 1899, et publié dans Gallé, ib. Camille Martin, Un bois d’impression n°78 de son exposition posthume, p. 204-206.

 

 

2 commentaires sur “Les jours raccourcissent …”

  1. Jean-Philippe dit :

    Et pour une immersion dans le noir en musique, une passerelle pertinente peut être tentée avec l’adaptation en français de Johnny Halliday “Noir c’est noir” tant il est évident que le noir et la nuit sont des thèmes qui ont également fasciné les artistes de tout bord, en poésie (Johnny), en littérature, en musique (Johnny), en photographie mais aussi en cinéma tant dans la forme que dans le décor.

    • v.baudouin dit :

      Peut-être Johnny pourra-t-il prétendre un jour au prix Nobel de littérature, après Bob… Merci pour cette remarque judicieuse qui appelle une mise en parallèle de tous ces univers artistiques étroitement liés. Mais l’espace de Off semble quelque peu étroit pour en faire le tour… A bientôt Jean-Philippe!