Henriette Gallé-Grimm, de l’ombre à la lumière….

Anonyme, photographie d’Émile Gallé, avec Henriette Gallé à l'arrière plan, vers 1900. MEN (c) MEN

Anonyme, photographie d’Émile Gallé, avec Henriette Gallé à l’arrière plan, vers 1900. MEN (c) MEN

On nous pardonnera cette accroche facile… Pourtant il faut reconnaître qu’Henriette Gallé, l’épouse d’Émile Gallé, n’avait pas, jusqu’à présent, fait l’objet d’une étude attentive, en particulier au regard de son influence sur l’œuvre de son mari. Avec la publication de la correspondance des époux Gallé par la Bibliothèque des Arts en 2014, et l’exposition actuellement présentée au musée des Beaux-Arts, on mesure mieux son rôle majeur, en particulier dans l’engagement dreyfusard.

Nous tirons l’essentiel des informations de l’article de son arrière-petite-fille, Jacqueline Amphoux, paru dans le catalogue de l’exposition et retraçant la vie d’une femme au tempérament ardent.

Barco Nancy  photographe, Henriette Gallé. Collection particulière. (c) MEN

Barco Nancy photographe, Henriette Gallé. Collection particulière. (c) MEN

Henriette Grimm est née près de Strasbourg, à Bischwiller, où son père était pasteur. Elle est la seconde de quatre filles : Lina (1846-1954), Henriette (1848-1914), Marguerite (1850-1934) et Elise (1852-1928). Autour des filles Grimm, on trouve « les cousins de Mulhouse », dont Charles Keller (voir article précédent…), ou encore l’amie d’enfance, Mathilde Roederer (1850-1936), fille d’un médecin de Strasbourg qui possédait une maison à Bischwiller. Keller a sans doute une influence importante sur les jeunes filles, et sur leur pensée politique. On sait, par exemple, qu’Élise Grimm entre en relation épistolaire avec la romancière anarchiste André Léo, à partir de 1869, avant d’adhérer à L’Internationale en 1872. Mathilde Roederer rejoint en 1871 Charles Keller en Suisse, où elle adhère avec lui à la Fédération jurassienne de Bakounine. Ils se marient en 1876, après avoir pris quelques peu leurs distances vis-à-vis du mouvement.

"Les galettes! ", trois des filles d'EMil et Henriette Gallé. MEN (c) MEN

« Les galettes! « , trois des filles d’Émile et Henriette Gallé. MEN (c) MEN

Entre 1869 et 1871, Henriette est préceptrice près de Londres. Elle vit à distance le drame de la guerre puis de l’Annexion. La jeune fille exprime alors sa colère et son indignation dans ses courriers (1): « où est le droit, et la justice, entre laisser l’Alsace et la Lorraine sous le joug prussien ou pardonner comme des sots ? » (7 mars 1871). La Commune de Paris met en évidence ses convictions politiques : « les rouges, comme d’habitude, vont trop loin dans leurs demandes (…). Je crains ces gens qui ainsi gâtent ce qu’il y a de vrai dans leurs idées » (31 mars 1871). Elle défend une république modérée, sociale, qui place l’instruction et l’éducation au cœur de son action. « Le parti ouvrier français a pour lui l’avenir, c’est pourquoi il faut l’instruire » (18 mai 1871). Henriette manifeste d’ailleurs son désir d’ouvrir un cours primaire où elle inculquerait aux enfants les principes de justice et de morale pour en faire de bons citoyens.

En septembre 1872, Henriette opte pour la nationalité française. En février 1875, la proposition de mariage du jeune nancéien, et protestant, Émile Gallé est acceptée. « Elle [la parole du Pasteur Grimm, ndlr] ouvre pour moi les portes d’un monde nouveau, où tout est printemps, jeunesse et espérance. » (Lettre d’Émile Gallé au Pasteur Grimm, 16 février 1875). Le mariage est arrangé, mais bien vite les fiancés ressentent une profonde affection mutuelle, et expriment une confiance et une compréhension réciproques. Henriette confie très vite ses doutes religieux : « « J’ai un aveu à vous faire dont je tiens à vous parler avant tout. C’est à mes convictions religieuses que je fais allusion (…). Il y a quelques années, moi, mes sœurs, mes amies, tout notre cercle enfin a pendant un moment été entrainé dans un courant de discussions, de lectures de tout genre. Mes convictions religieuses en ont été ébranlées, et ce qui pour d’autres est une certitude n’est plus pour moi qu’une espérance. » (24 février 1875)

Quatre filles naissent de ce mariage, et Henriette se charge elle-même de leur éducation. Les séjours fréquents de Gallé à Paris ou ailleurs, conduisent Henriette à suivre de près les affaires de l’entreprise. Ses lettres disent fréquemment ses soucis au sujet d’une commande, ou des difficultés de son mari pour faire aboutir ses projets : « Thérèse me raconte les complications de la semaine mais je devine que tu en as bien d’autres. Que deviennent le vase Greffuhle et le Prouvé ? » (Lettre du 31 juillet 1896). Les succès de l’Exposition universelle de 1889 ont ouvert les portes du Tout Paris à Gallé, qui fréquente les salons à la mode et rencontre des personnalités en vue. Ces rencontres sont fructueuses en commandes et en renommée. L’activité de Gallé se déploie, mais elle reste compliquée, notamment, en raison de la délocalisation de la fabrication des verreries à Meisenthal jusqu’en 1894. Une fois ouvert le four verrier à Nancy, Gallé peut laisser s’exprimer dans toute sa plénitude sa créativité. De nouveaux soucis surgissent, comme par exemple la copie, dont Gallé se plaint souvent : « (…) Meys, Legras, Walléryst. imitent en horrible camelote à l’acide nos plus baux vases à orchidées roses en relief. » (Lettre du 5 juin 1897).

La famille Gallé, vers 1902. MEN (c) MEN

La famille Gallé, vers 1902. MEN (c) MEN

Henriette connaît bien la situation de la manufacture, parfois si tendue qu’elle lui fait écrire : « j’ai bien l’impression que le bonheur et l’avenir de nos filles dépendent un peu de la situation économique; elles ne seront jamais bien riches, mais au moins qu’elles aient l’indépendance ;(…) Mais ce qui est pire que de se savoir sans fortune, c’est d’être forcé de faire un mariage d’affaires » (Lettre du 2 octobre 1895).

Ces années qui précèdent l’affaire Dreyfus sont celles des premiers engagements politiques manifestes dans l’œuvre de Gallé. La table Le Rhin en 1889, puis le vase Dragon et Pélican offert à l’indépendantiste irlandais W. O’Brien en 1890 (voir article précédent) annoncent une tournure nouvelle dans son œuvre, où sont associées iconographie symbolique et citations. Le patriotisme, étendu à la dénonciation des souffrances d’autres peuples opprimés à l’image des Alsaciens –Mosellans, y domine. La révélation de la possible innocence de Dreyfus, évoquée dès 1897, pousse alors Gallé à faire évoluer son discours artistique en une arme de lutte contre le mensonge, l’injustice et l’obscurantisme.

Le 17 janvier 1898, en signant la pétition publiée dans L’Aurore, Gallé affiche publiquement sa position en faveur du « maintien de la légalité contre tout arbitraire ». Le 27 mars de la même année, c’est le nom d’Henriette Gallé qui apparaît dans le journal Le Siècle parmi les signataires de l’appel aux femmes de France pour obtenir pour Julie Dreyfus l’autorisation de rendre visite à son mari. « Après avoir cru à la culpabilité du cap. Dreyfus, les récents événements m’ont poussée à m’informer auprès de ceux qui auraient le plus à cœur de la défendre. J’achetais tous les jours La Libre Parole. Sa lecture eut pour résultat de me faire croire peu à peu à l’innocence de D. » (2)

Emile Gallé, bureau la Forêt lorraine, 1899. Collection particulière (c) MEN. Photo M. Bourguet

Emile Gallé, bureau la Forêt lorraine, 1899. Collection particulière (c) MEN. Photo M. Bourguet

Henriette connaît avec précision les détails de l’affaire depuis novembre 1897. Son beau-frère, Gustave Christ, banquier à Mulhouse, est en relation avec Mathieu Dreyfus. Henriette prend contact avec certains des acteurs de premier plan de l’affaire, tels le Major Picquart ou Joseph Reinach. Elle écrit à ce dernier pour le féliciter de son article paru dans Le Siècle, dans lequel il s’étonne du « silence des Poètes » : « Je suis heureuse de cette occasion pour vous offrir au nom de mon mari comme au mien le témoignage de l’admiration et la vraie sympathie avec laquelle nous avons suivi votre belle campagne (…) Enfin nous touchons au but, à celui que vous poursuiviez, le triomphe de la vérité et de la justice » (16 novembre 1898). Gallé rend hommage à l’énergie épistolaire déployée par son épouse pendant ces années en lui offrant un bureau assorti de cette dédicace : « A ma brave femme Henriette Gallé, en mémoire des luttes patriotiques pour les principes d’humanité, de justice et de liberté. Mars 1899. Emile Gallé, trésorier de la Ligue française pour la défense des Droits de l’Homme et du Citoyen ».

Panneau du bureau la Forêt Lorraine, dédicacé par Gallé à sa femme Henriette, 1899. Collection particulière (c) MEN. photo M. Bourguet

Panneau du bureau la Forêt Lorraine, dédicacé par Gallé à sa femme Henriette, 1899. Collection particulière (c) MEN. photo M. Bourguet

La section nancéienne de la Ligue est crée à Nancy le 2 janvier 1899 et dans la foulée, l’Université populaire. Henriette assiste aux conférences et s’aventure même à en donner une elle-même en 1903. Elle reprend le rôle de trésorier de la Ligue après la mort de son mari en 1904. Cet investissement dans ces deux organes dreyfusards, souligne le tempérament audacieux d’Henriette, qui ne se contente pas d’être le soutien discret de son mari. Même si elle reconnaît souvent dans ses lettres à son mari qu’elle est « depuis longtemps habituée à subordonner [ses] impressions aux [siennes] » (29 juin 1900), Henriette déroge totalement aux conventions. L’inscription des deux plus jeunes filles Gallé au Lycée Jeanne D’Arc en 1900, est un geste politique sans doute, mais aussi la volonté manifeste d’encourager l’éducation rationnelle et libérale des jeunes filles, et par là leur émancipation. (3)

L’affaire Dreyfus a pour conséquence plusieurs ruptures dans le cercle des relations des Gallé, mais, dans le cas d’Henriette, nul regret n’est exprimé. « J’ai supporté et je supporte encore allègrement l’hostilité que nous a valu l’Affaire » écrit-elle le 30 juillet 1900, mais l’on sent aussi dans sa lettre l’inquiétude face aux difficultés financières engendrées par les frais de la préparation de l’Exposition Universelle. Gallé en a fait une véritable tribune dreyfusarde, dans un climat général que la grâce de Dreyfus en septembre 1899 n’a pas apaisé. Les rancunes sont tenaces et la clientèle qui s’est détournée de Gallé n’est pas prête à revenir si vite. « Je continue d’espérer que les frais énormes que nous y avons faits seront à peu près ou même tout à fait compensés, et nous n’aurons plus aucune raison d’amour propre pour ne pas faire les choses raisonnablement ». En Août 1901, Henriette est optimiste : « Avec ton nom, ton excellente organisation, ta clientèle assurée, il est impossible qu’on ne puisse établir un équilibre entre les ventes et les dépenses. », Gallé vient de renvoyer des ouvriers et de renoncer à un développement industriel : «(…) s’appliquer à faire produire le plus possible à un outil modeste comme grandeur, mais supérieur comme qualité : voilà mon rêve. » En septembre, elle évoque même l’idée de céder l’affaire : « (…) nous pourrions en retirer de quoi vivre à l’aise. Il faut y penser, chéri, n’est-ce pas. Ce sera peut-être le moyen de réaliser ton rêve : céder ton affaire à un gendre.» (2 septembre 1901). Depuis la préparation de l’Exposition universelle, Émile Gallé est épuisé et s’absente à plusieurs reprises pour des cures. Henriette occupe une place toujours plus importante dans la gestion des affaires de la manufacture. Avec la maladie puis le décès de son mari, Henriette se transforme en femme d’affaire. Elle avait alors déjà amplement démontré ses compétences, sa clairvoyance et son sang-froid…
(1) Extraits de la Correspondance (1875-1904) d’Émile et Henriette Gallé, publiée par la Bibliothèque des Arts, 2014.
(2) Brouillon ( ?) de lettre cité par J. Amphoux, « Henriette Gallé-Grimm, une femme engagée », in L’École de Nancy face aux questions politiques et sociales de son temps, 2015, p. 42 . La Libre parole était un journal anti juif auquel collaborait le véritable espion, Esterhazy. H. Gallé écrit cette lettre pour dénoncer l’énormité des mensonges publiés dans le journal : « Comment ! D. aurait d’avance combiné de faire tomber les soupçons sur un autre en décalquant l’écriture de cet autre (…) J’ai lu entre vos lignes haineuses la certitude que vous aviez vous-même de l’innocence de D. »
(3) voir à ce sujet : M. Sylvestre, « la création du lycée Jeanne d’Arc à Nancy », in Arts nouveaux, n°22, septembre 2006, pp. 30-37