Vernis-sage…

Cette semaine, deux expositions ont retenu notre attention en raison d’un lien -parfois lointain, mais…- avec l’École de Nancy:

Ainsi, la nouvelle exposition des arts décoratifs consacrée au vernis Martin, nous amène-t-elle à rappeler l’emploi de cette technique dans les collections.

Les secrets de la laque française: le vernis Martin s’intéresse à cette technique, si prisée au XVIIIème siècle, de décor luxueux aux accents exotiques. L’exposition révèle tout particulièrement les origines du décor de laque en France, employé au faubourg Saint-Antoine dès le 17ème siècle.   » C’est vers 1670, semble-t-il, que s’y installèrent les premiers artisans qu’on y trouve appelés « vernisseur ». Contrairement aux ébénistes, souvent flamands ou allemands, les vernisseurs du faubourg Saint-Antoine furent tous français, et plutôt, quand on peut le savoir, provinciaux.(…) Il est possible de distinguer trois périodes dans l’histoire des vernisseurs du faubourg jusqu’à la fin du règne de Louis XIV : celle des premiers vernisseurs – Massot, Thérèse, Ancellin, Cibou, Thévenard –, puis celle de la famille Langlois, celle de Guillaume Martin enfin. (…) La première mention du « vernis Martin » apparaîtrait dans les textes à la fin du XVIIIe siècle sous la plume de la baronne d’Oberkirch qui rédigea ses mémoires en 1789, tandis que les formes « vernis de Martin » ou encore « vernis par Martin » se rencontrent beaucoup plus tôt dans le siècle.  » (Extraits du catalogue d’exposition)

Le « vernis Martin » consiste en une peinture polychrome pratiquée sur divers matériaux et sur métaux dont le bronze, le cuivre ou le zinc. À cette peinture peuvent être associées des applications d’or ou des incrustations de nacre et de métaux précieux ; le tout est recouvert d’un vernis au copal, transparent et brillant, dit vernis Martin. (Définition de l’Inventaire général).

Ce type de décor est remis au goût du jour à la fin du XIXème siècle, à Paris, chez Sormani ou chez Zwiener. Mais dès 1861, Auguste Majorelle (1825-1879) présente des pièces de mobilier en imitation de laque. En 1864, Auguste Majorelle dépose un premier brevet d’invention concernant cette technique de décoration mixte, combinant l’incrustation de faïence, porcelaine, cristal ou biscuit, avec le décor polychrome de la laque. Majorelle présente à l’Exposition Universelle de 1878, le fameux piano à décor mi chinois mi japonais que l’on peut admirer au musée de l’Ecole de Nancy.

Le fameux piano à décor de Vernis Martin d'Auguste Majorelle. Musée de l'Ecole de Nancy . Cliché D. Boyer

Le fameux piano à décor de Vernis Martin d’Auguste Majorelle. Musée de l’Ecole de Nancy . Cliché D. Boyer

Auguste Majorelle établit alors sa notoriété sur la qualité de cette production à succès. Quand Louis Majorelle lui succède en 1882, il poursuit tout naturellement ce type de production, au moins jusqu’en 1894. Le musée conserve un très riche exemple de ce type de meuble décoré, un meuble d’appui conçu par Louis Majorelle vers 1885 (présenté en 2005 dans  l’exposition Formes et Couleurs).

Le vernis Martin selon Louis Majorelle, sur un meuble d'appui de forme 18ème, conçu vers 1885. MEN, cliché C. Philippot

Le vernis Martin selon Louis Majorelle, sur un meuble d’appui de forme 18ème, conçu vers 1885. MEN, cliché C. Philippot

Louis Majorelle, tout comme son père, fournit des meubles de ce type au magasin parisien « L’Escalier de Cristal », dont la clientèle est alors entichée de chinoiseries. Si l’évolution stylistique de Majorelle l’éloigne peu à peu de ce type de décor, on peut toutefois imaginer qu’il conservera tout de même le goût des chinoiseries, comme en témoigne l’aménagement d’un petit salon chinois dans sa maison.

Souvenir du vernis Martin, le décor de laque de cette table à thé de Louis Majorelle, dessinée vers 1885-1890. MEN, cliché C. Philippot

Souvenir du vernis Martin, le décor de laque de cette table à thé de Louis Majorelle, dessinée vers 1885-1890. MEN, cliché C. Philippot

C’est également pour l’Escalier de cristal qu’est réalisé l’un des tous premiers exemples de mobilier produit par Emile Gallé, une table à tiroirs, à décor de Vernis Martin. L’emploi de cette technique, alors qu’il débute le métier d’ébéniste, s’explique sans doute par la vigueur de cette mode, en particulier à Nancy où la maison Majorelle devait régner en maître. Mais justement, face à la maîtrise de Majorelle, Gallé ne persiste guère et se tourne plutôt vers la marqueterie, avec le succès que l’on connaît…

Rare exemple de Vernis Martin chez Gallé, vers 1885. MEN, cliché D. Boyer

Rare exemple de Vernis Martin chez Gallé, vers 1885. MEN, cliché D. Boyer

La seconde exposition nous entraîne dans un tout autre univers, celui des paquebots…  Le musée d’art et d’industrie de Saint Étienne propose jusqu’au 31 mars l’exposition Paquebot France, design embarqué. S’il s’agit ici de la version baptisée en 1962, il ne nous a pas échappé qu’une précédente version du Transatlantique illustrait le savoir-faire de l’Ecole de Nancy!

En 1910, Eugène Vallin (1856-1922) est contacté par la Société des Ateliers et des Chantiers de Saint-Nazaire. Il est chargé, à la demande du décorateur Georges Turck, de fournir le mobilier de la salle à manger du paquebot France. Vallin conçoit en particulier des fauteuils tournants, fixés au sol par un pied central en bronze. C’est également lui qui décore le salon de l’appartement du Commandant. Après la seconde guerre mondiale, le paquebot est modifié et la salle à manger perd son mobilier. Jusqu’en 1914, Vallin travaille à plusieurs autres reprises pour d’autres bateaux de croisière. Dans les années 30, ce sont les établissements Majorelle qui à leur tour participent à l’aménagement d’un autre paquebot de luxe, le Normandie. Dans un cas comme dans l’autre, leur participation illustre le choix remarqué d’un savoir-faire à la française, symbole de luxe et de modernité.

La Paquebot France, symbole du luxe à la française, en 1912 ou en 1962!

La Paquebot France, symbole du luxe à la française, en 1912 comme en 1962!

Bibliographie:
Sur le Vernis Martin:
Catalogue d’exposition Couleurs et Formes, R. Bouvier, V. Thomas, Nancy, 2005
R.Bouvier, Majorelle, Paris, 1991

Sur le Paquebot France:
F. Descouturelle, Eugène Vallin, Nancy, AAMEN, 1998

 

 

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