Les « Natures de l’Art nouveau » expliquées par le commissaire de l’exposition:

Photographie de libellule, extraite du fonds photographique ayant appartenu aux ateliers d' Emile Gallé.

Photographie de libellule, extraite du fonds photographique ayant appartenu aux ateliers d’ Émile Gallé.

L’exposition du Réseau Art nouveau vient d’ouvrir ses portes au Palais du Gouvernement à Nancy. Natures de l’Art nouveau permet au visiteur de parcourir l’Europe grâce à une riche documentation présentée dans une scénographie dynamique.

Off a rencontré son commissaire, l’historienne de l’art catalane Teresa-M. Sala, pour nous en parler…

Off: La relation entre nature et Art nouveau apparaît comme un sujet très vaste, dans lequel on peut s’égarer ou redire des choses déjà beaucoup entendues. Quelles clés avez-vous choisies pour apporter votre éclairage propre à cette thématique?

Teresa-M. Sala:  A la fin du 19ème siècle, le mouvement de l’Art nouveau libère les arts de l’historicisme éclectique grâce à la formulation d’un langage novateur qui se base sur l’étude et l’observation des formes naturelles. Pour cette raison, l’intention de l’expo est de montrer d’une façon plurielle « les natures de l’Art nouveau ». Avec ce titre, on veut ajouter la nature et les caractères des créateurs et des lieux.

Les clés de l’exposition sont organisées autour de trois questions:

– qu’est-ce que les créateurs de l’Art nouveau voient? (L’œil de l’époque)

– Comment est-ce qu’ils pensent les formes d’après la nature? (L’atelier de la nature)

– Et finalement, qu’est-ce qu’ils font? (Les paysages artificiels)

O: Quelles idées capitales de l’Art nouveau avez-vous choisies de mettre en avant dans l’exposition?

M-T.S: Les idées capitales de l’Art nouveau nous renvoient à l’origine même de la création, là où les racines des créateurs se trouvent, dans la nature. C’est un concept de la nature saisie comme une unité, dans laquelle le monde naturel est compris comme un organisme. Pour la compréhension de ce concept, j’ai essayé de montrer une séquence: l’époque + le processus créatif + les résultats.

Dans chaque chapitre, on peut voir les éléments les plus détachés de la nature de l’Art nouveau et on peut faire la comparaison entre les différentes parties. Il y a des  préoccupations communes des créateurs pour les solutions plastiques, selon les possibilités de la ligne, l’application des ornements, les structures, les modèles formels et symboliques, les métiers, les matières et les processus techniques, qui rendent possible la transformation des formes naturelles et culturelles.

O: Concevoir une exposition sans œuvres est un véritable défi. Quelles solutions avez-vous imaginé pour contourner ces obstacles?

T-M.S: Une expositions sans œuvres et seulement avec des images est en effet compliquée. C’est pour cela que nous sommes partis d’une image métaphorique forte, celle du poème prophétique de Charles Baudelaire, Correspondances. A partir de ce cadre, nous avons recherché avec les partenaires du Réseau, les éléments permettant d’étayer les contenus scientifiques et communicatifs, mais aussi en nous aidant à créer une esthétique. Nous avons essayé de faire un choix équilibré, fort, beau, représentatif et cohérent. La scénographie des contenus et des images retenues s’articule en trois parties:

– avec des écrans aux murs, on montre les références de l’époque: la science, la fascination pour le Japon, les répertoires décoratifs et la photographie naturaliste…

– un parcours à travers les tables des créateurs nous montre l’atelier et le processus de création, avec des fac-similés de projets d’œuvres

– enfin, on peut voir un jardin composé de fragments de créations de l’Art nouveau, dans lequel la transformation de la nature est un paysage artificiel très sensoriel.

O: Aujourd’hui la notion d’Europe est familière. L’épanouissement de l’Art nouveau à travers ce territoire, alors morcelé, répondait-il déjà à l’éveil d’une conscience « communautaire »?

T-M. S: Une visions générale du mouvement symboliste et de l’Art nouveau en Europe s’engage comme une mosaïque de toutes les identités portant un idéal de modernité récupérées dans chaque territoire. Parce qu’avec les mots de Stephan Zweig, on peut dire « qu’une seule impression optique, sensorielle, cause toujours plus d’impact dans l’âme que mille opuscules et articles de journaux ». Mais, le 28 juin 1914 à Sarajevo, le rêve finit. C’est la fin d’une époque, d’une façon de faire et aussi le début d’une situation nouvelle, celle du 20ème siècle.

Avant la Première Guerre mondiale, il y avait en Europe une compétition entre les nations. Aujourd’hui la devise de l’Union européenne, In varietate concordia (Unie dans la diversité) prétend être un projet commun dans le monde globalisé.

O: Nous n’avons jamais été aussi conscients de l’importance de la préservation de la nature. Pourtant nous ne lui avons jamais fait autant de mal… Pensez-vous que les hommes de la fin du 19ème siècle avaient déjà une conscience écologique? Peut-on comparer les efforts actuels pour une architecture éco-responsable, le design du recyclage, la « green attitude », etc., avec les idées développées par l’Art nouveau?

T-M. S: On assiste à une détérioration progressive des écosystèmes et l’origine de la situation actuelle n’est autre que la révolution industrielle du 19ème siècle, qui marqua le début d’un modèle de développement basé sur l’exploitation des ressources naturelles, modèle qui a dépassé les limites et n’est plus durable. L’intervention sur la nature, entendue par certains comme une réalité disponible pour sa transformation ou son exploitation sans aucune considération, a été marquée exclusivement par la volonté de la dominer, dans une complète arrogance. Cependant, il y a d’autres types de sensibilités qui voient dans la nature une réalité riche en possibilités de développement, et qui souhaitent connaître et respecter l’environnement. La vision intégrative qu’offre l’écologie, centrée sur l’étude et l’analyse du lien entre les êtres humains et leur environnement, est née aussi au 19ème siècle de l’esprit du biologiste et philosophe allemand Ernst Haeckel. Les perspectives actuelles sont fort menaçantes. Le changement climatique, la déforestation et l’exploitation abusive des ressources naturelles soulèvent le défi de défendre, préserver et conserver la nature.

Teresa-M. Sala

Teresa-M. Sala

Teresa-M. Sala est professeur titulaire d’Histoire de l’art à l’université de Barcelone. Ses recherches portent sur l’étude du Modernisme et de l’Art nouveau, en particulier dans les domaines du mobilier et du décor intérieur. Elle étudie également les relations entre l’art et la littérature, du Romantisme au Surréalisme, et concentre particulièrement ses travaux sur le mouvement Symboliste. Elle a été à plusieurs commissaire d’exposition, notamment pour l’exposition Barcelona 1900, présentée au musée Van Gogh d’Amsterdam.

Natures de l’Art nouveau, au Palais du Gouvernement à Nancy jusqu’au 13 avril 2014…

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