La mer…

8 juillet 2014

Nombreux parmi vous s’apprêtent sans doute à gagner les côtes pour un repos mérité…
La fin du XIXème siècle voit les premiers vacanciers fréquenter les bords de mer, arpenter les jetées, et flâner sur les ports… C’est également à cette période que commence l’exploration des milieux sous-marins, révélant l’existence d’une quantité infinie d’espèces dont on ignorait tout. Fasciné par ces découvertes, qui lui offrent un nouveau répertoire, Émile Gallé choisit à plusieurs reprises d’évoquer le milieu marin dans ses créations.

 

Emile Gallé, avec Victor Prouvé et Louis Hestaux, jardinière Flora marina, flora exotica, MEN. Cliché Studio image

Émile Gallé, avec Victor Prouvé et Louis Hestaux, jardinière Flora marina, flora exotica, MEN. Cliché Studio image

L’une de ses toutes premières créations d’ébénisterie, la jardinière Flora marina, Flora exotica, créée pour l’Exposition Universelle de 1889, présente un savant mélange d’observation réaliste et de fantaisie allégorique. Le décor de ce curieux objet en forme de navire, aux formes sinueuses héritées du style rococo, associe  la sculpture et la marqueterie. Victor Prouvé et Louis Hestaux collaborent ici pour recréer  les deux univers qui fascinent Gallé: la flore exotique, illustrée par des plantes tropicales, des flamands roses et une vahiné alanguie, et la flore marine, caractérisée par les algues, les coraux, les étoiles de mer et une sirène, pour la partie marquetée, et des coquillages, crustacés et animaux marins stylisés sur les pieds.

Détail du décor côté Flora marina, avec une sirène

Détail du décor côté Flora marina, avec une sirène

et des crabes

et des crabes

 

La même année, Gallé présente un vase intitulé Les fonds de la mer. Pour évoquer la profondeur, Gallé choisit un verre multicouches opaque allant du noir au rouge profond. Les motifs d’algues, repris à la roue, se dessinent par transparence grâce aux inclusions métalliques intercalaires. Un coquillage et un poisson sont appliqués sur la panse. A l’opposé d’une fantaisie baroque, le vase de Gallé restitue l’atmosphère sombre et mystérieuse du milieu aquatique, avec une précision scientifique dans le rendu des motifs. On retrouve ce souci de véracité dans la description des coquillages qui décorent l’amphore du roi Salomon, trônant devant le four verrier sur le stand Gallé en 1900. Les Fonds de la mer comme l’amphore témoignent du souci poussé à l’extrême de combiner l’aspect du verre, la forme de l’objet, les décors dans différentes techniques et le sujet, dans une parfaite cohésion. Le vert de l’amphore, marbré de lignes plus sombres et de paillons métalliques évoque les algues et le long séjour au fonds de l’eau. Ce sont encore des algues – de fer forgé- entremêlées de coquillages et des sceaux de verre, qui ferment et soutiennent la cruche magique. Il s’en dégage un sentiment à la fois mystérieux et romanesque.

Emile Gallé, vase Les fonds de la mer, modèle créé en 1889, réédité en 1892, puis de 1900 à 1903. MEN, cliché C. Philippot

Émile Gallé, vase Les fonds de la mer, modèle créé en 1889, réédité en 1892, puis de 1900 à 1903. MEN, cliché C. Philippot

Emile Gallé, amphore du roi Salomon, 1900. MEN. Cliché C. Philippot

Émile Gallé, amphore du roi Salomon, 1900. MEN. Cliché C. Philippot

 

Que signifie-t-elle, justement, cette main mystérieuse jaillie des profondeurs? La main aux algues et coquillages, œuvre ultime et poignante de Gallé en 1904, garde ses secrets, tel l’océan dont on ignore la fin… Les doigts tordus et boursouflés se dressent-ils pour un dernier adieu? Tentent-ils désespérément d’échapper à l’engloutissement? Cette main évoque-t-elle au contraire la vie, sans cesse renouvelée? Est-elle celle d’une sirène mythique vivant éternellement dans l’imaginaire et le cœur de l’artiste?

Emile Gallé, Main aux algues et coquillages, 1904. MEN. Cliché Studio Image

Émile Gallé, Main aux algues et coquillages, 1904. MEN. Cliché Studio Image

Peut-être en croiserez-vous une au détour d’une baignade en mer cet été…!
Bonnes vacances!

*** N’oubliez pas, pour ceux qui restent, nos rendez-vous hebdomadaires des mercredis à 17.00… ainsi que toutes nos petites surprises programmées durant l’été… Pour retrouver le programme, rendez-vous sur le site du MEN, dans la rubrique “actualités”

www.ecole-de-nancy.com

 

 

Direction Terrassa!

6 juillet 2014

Carnet de voyage n°4…

Natures de l’Art nouveau continue son périple européen… L’exposition est présentée encore pour quelques jours à Terrassa, une petite ville catalane située à une vingtaine de kilomètres de Barcelone, qui connut une forte expansion industrielle grâce au textile. Terrassa possède donc un patrimoine industriel particulièrement riche et intéressant, en particulier l’usine Vapor Aymerich ou la Masia Freixa, qui valent bien un détour, si la Catalogne est votre destination cet été!

Pour nous parler de la ville, nous avons rencontré Domenec Ferran, directeur du Museu de Terrassa.

Masia Freixa, Terrassa

Masia Freixa, Terrassa

Off: Quels lieux représentent le mieux l’Art nouveau à Terrassa?Domenec: L’usine Vapor Aymerich, bien sûr, la Casa Alegre de Sagrera, le Magatzem Fornès, l’Ecole Industrielle et pour finir la Masia Freixa.

Les toitures très étudiées de l'usine Vapor Aymerich, de nuit...

Les toitures très étudiées de l’usine Vapor Aymerich, de nuit…

O:Quels sont les autres lieux que vous nous conseillez de visiter?
D: La cathédrale Seu d’Egara, l’église San Pere de Terrassa, le château (castell),  le Cartoixa de Vallparadis, le théâtre principal et naturellement, le museu de Terrassa!

de jour...

de jour…

O: Quelle est l’ambiance de votre ville? pouvez-vous nous dire ce qui la rend agréable à vivre?
D: C’est une ville accessible, jolie et moins chère que Barcelone. Elle a l’avantage d’être justement près de Barcelone, avec des liaisons rapides. Terrassa propose beaucoup d’activités culturelles de grande qualité (théâtre, concerts de Jazz, …) et possède un riche patrimoine architectural et muséal.

La Casa Alegre de Sagrera

La Casa Alegre de Sagrera

O: Où nous conseillez-vous de dormir, manger, faire du shopping?
D: Le mieux est de trouver un hôtel dans le centre, où l’ambiance est très agréable, les monuments proches. A Terrassa, rien n’est à plus de 15 -20 minutes! Terrassa, comme les toutes villes catalanes, se vit dans la rue à partir du printemps!

L'Escola Industrial

L’Escola Industrial

et le Centre de Documentation du musée du Textile

et le Centre de Documentation du musée du Textile

 

O: Quel souvenir doit-on absolument ramener de Terrassa?
D: De l’artisanat local, souvent inspiré par les monuments modernistes de la ville, bien sûr!

La Cathédrale Seu d'Egara

La Cathédrale Seu d’Egara

et l'église San Pere

et l’église San Pere

L’exposition Natures de l’Art nouveau est ouverte jusqu’au 13 juillet prochain à la Salla Muncunill… Pas une seconde à perdre!

Naturaleses de l'Art nouveau

Naturaleses de l’Art nouveau

 

 

Demain, moi, je m’ballade…

4 juillet 2014

Vous aussi?…
Rendez-vous à 11heures précises demain matin à la maison du gardien au CIMETIÈRE de PREVILLE, pour une ballade guidée proposée par le musée…

Cette visite est la première d’un cycle de 3 réparti sur les 5, 12 et 19 juillet, ayant pour thème des visites à l’extérieur du musée:

Après  le cimetière de Préville, visitez le par de Saurupt*, le 12, puis la rue Félix Faure**, le 19… Espérons qu’il fera beau!

Pour visiter:
Réservation nécessaire au service des publics par mail (servicedespublics-musees@mairie-nancy.fr) ou par téléphone (03.83.17.86.77, du lundi au vendredi, de 9h à 12h30)

Retrait préalable des billets à la caisse du musée

Tarif: Entrée musée +1,60 €

* rendez-vous 1 rue des Brices
** rendez-vous au musée

La tombe d'Emile Gallé au cimetière de Préville, couverte de lierre, conformément aux dernières volontés de l'artiste...

La tombe d’Émile Gallé au cimetière de Préville, couverte de lierre, conformément aux dernières volontés de l’artiste…

Merci!

27 juin 2014

Une grande et belle journée d’anniversaire hier au musée de l’École de Nancy!

Grand soleil, transats et musique 60s au programme...

Grand soleil, transats et musique 60s au programme…

Il faisait bon à l'ombre, hier après midi!

Il faisait bon à l’ombre, hier après midi!

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Madame Lucienne Redercher, adjointe au Maire, remet à Madame Nathalie Fouquet son cadeau à l’occasion de son 50ème anniversaire!

L'effet "paparazzi" ...!

L’effet “paparazzi” …!

Madame Fouquet, heureuse cinquantenaire, née le même jour que le musée, a participé à l'opération "Né(e) le 26 juin"

Madame Fouquet, heureuse cinquantenaire, née le même jour que le musée, a participé à l’opération “Né(e) le 26 juin”

Monsieur Philippe Bouton-Corbin, en compagnie de Monsieur Laurent Hénart, Maire de Nancy

Monsieur Philippe Bouton-Corbin, en compagnie de Monsieur Laurent Hénart, Maire de Nancy

Madame Valérie Thomas, conservateur du musée, inaugure la séquence des discours...

Madame Valérie Thomas, conservateur du musée, inaugure la séquence des discours…

Suivie par Monsieur Bouton Corbin évoquant son grand-père

Suivie par Monsieur Bouton Corbin évoquant son grand-père

et de monsieur le Maire, rappelant la place dans son cœur et celui des Nancéiens de l'Ecole de Nancy et de son musée!

et monsieur le Maire, rappelant la place dans son cœur et celui des Nancéiens de l’École de Nancy et de son musée!

Les mécènes d'aujourd'hui: Brigitte Guillaumot, pour le CIC Est, Thierry France-Lanord et Roselyne Bouvier, pour  l'AAMEN

Les mécènes d’aujourd’hui: Brigitte Guillaumot, pour le CIC Est, Thierry France-Lanord et Roselyne Bouvier, pour l’AAMEN

L'Association des AMis du Musée était justement présente toute la journée pour valoriser ses actions...

L’Association des Amis du Musée était justement présente toute la journée pour valoriser ses actions…

Farniente dans le jardin...

Farniente dans le jardin…

Comme à la maison!

Comme à la maison!

Au son des tubes des années 60, vous avez été très nombreux à venir nous voir, à assister aux visites guidées et à partager avec le musée cette journée!

Un grand merci!!

Nous vous attendons nombreux encore:

- aujourd’hui, samedi et dimanche à 15h pour les visites guidées gratuites “Du musée Corbin au musée de l’Ecole de Nancy”

- tous l’été pour nos rendez-vous estivaux

- à l’automne, pour la suite des célébrations du CINQUANTENAIRE!

50 ans, ça se fête!

50 ans, ça se fête!

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Derniers jours…

24 juin 2014

Que la fête du 26 juin n’éclipse pas l’actualité des expositions au musée de  l’École de Nancy…

Ce sont en effet les derniers jours d’ouverture de l’exposition proposée dans le cadre du centenaire de la Première Guerre Mondiale:

Les artistes de l’École de Nancy et la première guerre mondiale

Louis Hestaux, village en ruines, 1914. MEN, cliché D. Boyer

Louis Hestaux, village en ruines, 1914. MEN, cliché D. Boyer

L’année 1914 voit la fin de l’École de Nancy en tant qu’association. Elle est dissoute en août, quelques jours après la déclaration de guerre. Les artistes et les manufactures issus de l’École de Nancy ne cesseront pourtant pas leurs activités. Victor Prouvé, Louis Hestaux, Louis Majorelle et les Établissements Gallé participeront, au travers de leur production à l’effort de guerre.

L’exposition évoque tour à tour les crimes de la guerre, qui touchent très tôt la région de Nancy, comme l’incendie de Gerbéviller, l’effort de guerre par l’image (diplômes, bons points, affiches, etc…), la célébration de la paix retrouvée et la commémoration de la victoire qui voit certains artistes impliqués dans la création des monuments. Enfin la dernière partie évoque tout particulièrement la production industrielle des Établissements Gallé pendant (et après?) le conflit, domaine jusqu’ici rarement évoqué.

Cette exposition rassemble presque exclusivement des œuvres conservées dans les collections du musée, en particulier des gravures, dessins et imprimés, à l’exception des vases et plateaux des Établissements Gallé, que notre appel à contribution lancé l’an passé avait permis de découvrir.

Etablissements Gallé, vase Cathédrale de Reims, coll. part. Cliché D. Boyer

Établissements Gallé, vase Cathédrale de Reims, coll. part. Cliché D. Boyer

Vite! Il ne vous reste que quelques jours pour la découvrir…

Rendez-vous jusqu’à dimanche 29 juin
De 10.00 à 18.00
et exceptionnellement jusqu’à 20.00 le 26 juin (avec entrée gratuite!)!

Pour en savoir plus… téléchargez le pdf du petit Journal d’exposition
ou télécharger le petit journal enfant (1 ère partie - 2ème partie)

 

J-3

23 juin 2014
Rendez-vous le 26 juin

Rendez-vous le 26 juin

L’art (nouveau) de l’écrire…

13 juin 2014

Dans un récent article de ce blog, nous avions évoqué l’un des nombreux aspects que prit l’Art nouveau, l’art de la calligraphie, en particulier celui de la lettre dessinée.  Constituée en ligne sinueuse et audacieuse, se jouant des cadres et des traditions, la lettre Art nouveau est devenue -et restée- l’une des caractéristiques les plus marquées de ce style. Au point de faire un comeback inattendu dans les années 60, dans l’univers des pochettes de disques, par exemple…

C’est donc tout naturellement que la lettre dessinée a inspiré l’identité visuelle des 50 ans du musée! Mais pas n’importe laquelle:

Dans les années 1890-1900, les artistes de l’École de Nancy sont souvent mis à contribution par les étudiants lors de l’organisation de la cavalcade annuelle de la mi-carême : programmes, affiches, décoration des chars… Les bénéfices tirés des ventes des programmes sont redistribués aux plus pauvres.

En 1895, le peintre et décorateur Camille Martin imagine une affiche sobre (sans décor ni arrière-plan) uniquement scandée par un personnage à l’accoutrement évoquant le Moyen-Âge et par le titre de la  manifestation.

Camille Martin, affiche pour la grande cavalcade pour les pauvres, 1895. MEN

Camille Martin, affiche pour la grande cavalcade pour les pauvres, 1895. MEN

Aujourd’hui, pour évoquer l’atmosphère végétale du musée et de ses collections, et donner un petit côté “festif” à la communication, le graphiste Frédéric Rey a choisi de superposer plusieurs verreries, fondues dans des tonalités bleues et vertes, et barrées du titre inspiré par les lettres dessinées de Camille Martin. Le résultat combine une approche contemporaine à hommage appuyé à l’art de l’Ecole de Nancy!

Affiche des 50 ans du MEN, par F. REY

Affiche des 50 ans du MEN, par F. REY

NB: Retrouvez le détail du programme “spécial 50 ans” au musée sur le site internet

 

JOURNEE MONDIALE DE L’ART NOUVEAU

5 juin 2014

Mardi 10 juin, l’Art nouveau aura lui aussi sa journée mondiale!

Pour célébrer cet évènement et l’Art nouveau, nous vous invitons à participer au petit concours lancé par le Réseau Art nouveau Network sur sa page facebook…

https://www.facebook.com/events/690704470997042/

Rejoignez-nous pour le concours de Selfies Art nouveau!

Rejoignez-nous pour le concours de Selfies Art nouveau!

Allez Nancy!

Les fleurs, la mode…

3 juin 2014

Si vous êtes passés à la villa Majorelle lors de la Nuit des Musées, vous avez pu découvrir le travail amusant des enfants de l’école du Placieux pour le projet “La classe, l’œuvre!”.

A partir de la chambre à coucher de Louis Majorelle, les enfants ont imaginé une armoire – papillon- et tout un vestiaire inspiré par les formes naturelles. On pouvait ainsi s’imaginer porter un pantalon “carotte” , une jupe “oignon”, ou encore un pull “blé”… De quoi donner des idées aux grands créateurs qui n’en finissent pas de réinterpréter les modes passées…

Robe tulipe

Robe tulipe

Jupe oignon

Jupe oignon

ou pull Blé...

ou pull Blé…

 

L’idée de rechercher dans les formes naturelles l’inspiration de nouvelles création est l’essence même de la démarche de nos artistes de l’École de Nancy, et plus généralement de l’Art nouveau. La mode n’échappa pas à l’application de cette théorie. Le musée de l’École de Nancy a la chance de conserver l’un des plus beaux exemples en ce domaine, la robe Bord de rivière au printemps, de Victor Prouvé, réalisée avec la maison Courteix…

En 1900 – comme aujourd’hui!- la mode est avant tout une affaire parisienne… Les grandes maisons de couture dictent les styles dont s’inspirent ensuite les provinciales grâce aux revues de mode. La “haute couture”, alliée à la haute société, fait de la saison des mondanités un défilé incessant de nouveautés et de tendances. La comtesse Greffuhle, qui inspira à Proust le personnage de la Duchesse de Guermantes , est restée célèbre pour ses tenues spectaculaires et inhabituelles. Grande cliente du couturier Worth, on la voit par exemple photographiée dans une robe brodée de lis, à col en forme d’ailes de chauvre-souris, soulignant la cambrure et la finesse extrême de sa taille (1).

Cette courbe en S, ainsi marquée par un corset accentuant la cambrure et faisant saillir la poitrine, caractérise la silhouette féminine des années 1894-1904. Cette ligne serpentine et souple s’accorde parfaitement avec les recherches formelles de l’Art nouveau. Pourtant, l’intérêt pour des motifs inspirés par l’observation la nature semblent avoir été rare et réservé à certains milieux cultivés. Le motif floral est cependant très présent, mais dans une version plutôt XVIIIème, dans laquelle l’élégante est identifiée à une nymphe  “évocatrice des grâces de Trianon”, vêtue de “taffetas noir ou Pompadour à bouquets estompés”,… (2)

Dans son compte-rendu des tendances vestimentaires de l’année, Sybil de Lancey (2) cite justement la robe de Prouvé, “une robe exposée au milieu des œuvres d’art pur, une œuvre d’art elle-même”, lui reprochant “ce lourd drap de soie ivoire”.
L’auteur est cependant impressionné par “un dessin exquis et rare, un merveilleux travail”. La maison de broderie Courteix présente d’ailleurs ce modèle, véritable manifeste de son savoir-faire, dans une galerie d’art (3), et non dans son showroom…

"Bord de rivière au printemps", un poème de soie selon Victor Prouvé et Fernand Courteix... MEN, cliché C. Philippot

“Bord de rivière au printemps”, un poème de soie selon Victor Prouvé et Fernand Courteix… MEN, cliché C. Philippot

Si ces considérations de qualité de textiles n’ont semble-t-il guère préoccupé Prouvé et Courteix, l’extrême sophistication du motif de broderie, tant dans sa composition que dans sa réalisation, dit bien la volonté de faire de cette robe un manifeste. Il s’agit bien ici de démontrer comment adapter à un objet du quotidien, le vêtement, les mêmes principes décoratifs que ceux qui participent alors au renouveau des arts décoratifs. Fils de dessinateur en broderie, Victor Prouvé connaît parfaitement à la fois les techniques et l’histoire de la broderie. Il collabore avec Courteix, avec les tissages de Julienrupt ou encore la maison Heymann- Lingelor pour concevoir des modèles de galons, ceintures, cols, bonnets… aux motifs végétaux renouvelés – primevères, ancolies, capucines, chèvrefeuilles, passiflores…-  et adaptés aux contraintes de la production mécanisée. L’ambition de Bord de rivière au printemps est toute autre…

La traine de la robe est doublée d'un voile de mousseline brodé.MEN, Cliché C. Philippot

La traine de la robe est doublée d’un voile de mousseline brodé.MEN, Cliché C. Philippot

 

Prouvé joue habilement avec la forme traditionnelle de la robe pour recréer un univers aquatique peuplé de plantes et d’insectes. Le décor brodé se concentre sur la partie inférieure de la jupe évasée qui se prolonge en une longue traine. Un réseau savant de fils métalliques argents et dorés forme une résille  évoquant l’eau et ses remous d’où jaillissent les gerbes d’iris, de nénuphars et de sagittaires. Le mouvement du tissu doit lui même répéter et recréer l’impression de flou et d’ondulation.

Détail de la broderie. Cliché C. Philippot

Détail de la broderie. Cliché C. Philippot

Sur le plastron de la robe brodé de fils dorés et de paillettes s’est posée une libellule en argent. Le bijou – qui n’est pas sans évoquer Lalique – complète logiquement le vêtement, dans une étroite symbiose. La richesse et la préciosité du travail de broderie contredisent sans doute l’idée même de l’art appliqué à un objet du quotidien… Mais le résultat est un vibrant hommage au savoir-faire des petites-mains anonymes , les “industrieuses abeilles de la mode, les ouvrières de l’élégance” ainsi que les décrit le critique Arsène Alexandre (4), qui font la réputation des grandes maisons.

Détail du corsage, avec le bijou plastron en forme de libellule. Cliché C. Philippot

Détail du corsage, avec le bijou plastron en forme de libellule. Cliché C. Philippot

Bord de rivière ne fut sans doute jamais portée. Peut-être a-t-elle inspiré d’autres créateurs… Elle répond, à sa façon, à ce principe évoqué dans la revue Les Modes paru en février 1901 selon laquelle la femme du XXème siècle doit “se trouver en harmonie plus étroite avec elle-même d’abord [...], ensuite avec les décors inédits où elle doit vivre désormais”.

Attribuée à Callot Sœurs, jupe, vers 1900-1905. Paris, Palais Galliera

Attribuée à Callot Sœurs, jupe, vers 1900-1905. Paris, Palais Galliera (5)

Ainsi, “la toilette devait être déterminée par l’endroit où elle était portée” affirme Henry van de Velde dans ses mémoires, dès 1896 (6). Pour lui, qui habilla sa femme en harmonie complète avec leur maison, le renouveau du vêtement passe certes par le décor – mais abstrait, au lieu de “décors naturalistes obsolètes et sans fonction”- mais également par la manière dont ce décor est appliqué au vêtement, afin de “souligner les coutures” et rehausser “l’assemblage du vêtement”. Enfin, van de Velde se posa comme l’un des pionniers dans la lutte contre la tyrannie de la mode parisienne imposant la ligne corsetée, non seulement néfaste pour le corps, mais inadaptée à la vie quotidienne des femmes, en dessinant des vêtement de coupe ample, à un seul pan . Malgré ces tentatives mêlant étroitement confort, harmonie, ou hygiène, mais aussi vie moderne et quotidien,  la mode féminine restera prisonnière du corset et des jupons longs jusqu’à la première Guerre Mondiale.

 Bord de rivière est resté un exemple unique, fragile, presque irréel, destiné à  une femme idéale à taille de guêpe, qui se serait évaporée au tournant du siècle …

Détail d'un iris brodé en passé plat ton sur ton. On distingue l'état parcellaire du tissu, repris et préservé lors de la restauration de la robe. Cliché C. Philippot

Détail d’un iris brodé en passé plat ton sur ton. On distingue l’état parcellaire du tissu d’origine, repris et consolidé lors de la restauration de la robe. Cliché C. Philippot

NB: L’extrême fragilité de la robe Bord de rivière au printemps impose des conditions de conservation très strictes, à plat, dans un conditionnement adapté, à l’abri de la lumière.  Elle a été entièrement restaurée, mais cependant, chaque manipulation met en danger son intégrité. Elle n’est donc sortie des réserves qu’exceptionnellement et rarement exposée. On a pu l’admirer pour la dernière fois en 2008, lors de l’exposition consacrée à Victor Prouvé au musée de l’École de Nancy.

Un gerbe de sagittaires d'eau dorées jaillit de l'onde... Cliché C. Philippot

Un gerbe de sagittaires d’eau dorées jaillit de l’onde… Cliché C. Philippot

(1) On peut voir plusieurs exemples de la garde-robe de la Comtesse Greffuhle (conservée au Palais Galliera à Paris), ainsi qu’un panorama de l’élégance de la parisienne présentés à l’exposition du musée du Petit-Palais “Paris 1900″.
(2) “La mode et les modes”par Sybil de Lancey, dans la revue Les Modes, n°5, mai 1905.
(3) La robe est exposée en août 1900 à la Galerie des Artistes Modernes, 19 rue Caumartin, qui accueillait notamment les expositions du Groupe des Cinq puis L’Art dans Tout.
(4) Arsène Alexandre,Les Reines de l’aiguille, modistes et couturières, Paris, 1902.
(5) Cette jupe exposée dans l’exposition Paris 1900. La ville spectacle, au musée du Petit Palais, présente un décor floral de cordonnet appliqué dont la composition évoque  – en une version très simplifiée- les lignes du corsage de la robe de V. Prouvé.
(6) Voir également son article consacré au vêtement féminin: “Das neue Kunst-Prinzip in der modernen Frauen-Kleidung”, Dekorative Kunst, 1902.

Le vase Espoir d’Emile Gallé…

15 mai 2014

L’actualité ou les voyages sont souvent l’occasion de regarder sous un angle différent des œuvres que l’on connaît bien. Ainsi, l’ouverture du nouveau musée de la guerre de 1870  à Gravelotte, en Moselle, et une récente visite de votre serviteur au musée Gulbenkian de Lisbonne où sont conservées d’exceptionnelles lampes de mosquées Mamelouk, constituent-elles un prétexte convergeant pour évoquer dans le détail dans les pages de Off! le vase Espoir d’Emile Gallé…

E. Gallé, vase Espoir. Nancy, musée de l'Ecole de Nancy. Cliché C. Philippot

E. Gallé, vase Espoir. Nancy, musée de l’Ecole de Nancy. Cliché C. Philippot

“Immense veilleuse comme voilée d’une gaze de soie noire, brodée de caractère franco-arabes en émail bleu translucide et or mat”, ainsi que Gallé le décrit dans sa notice de présentation pour l’Exposition universelle de 1889, ce vase associe l’évocation de la verrerie islamique et la volonté d’utiliser l’art comme support pour les idées et les engagements.

Les lampes de mosquées Mamelouk sont l’un des aspects les plus spectaculaire de cet art qui s’épanouit en Egypte et en Syrie entre le 13ème et le 17ème siècles sous l’impulsion des sultans Mamelouk et de leurs émirs. Conçues pour éclairer mosquées et mausolées, elles étaient réalisées en grand nombre, sur le même modèle oscillant entre 25 et 40 centimètres de haut,  en verre soufflé, émaillé puis doré, et munies de poignées pour être suspendues.

Une autre verrerie de Gallé conservée au musée de l’École de Nancy, dite Lampe de mosquée (inv 386), confirme l’intérêt porté par le verrier pour ce modèle, et pour sa réinterprétation dans une formule contemporaine.

E. Gallé, Lampe de mosquée, inv 386. Nancy, musée de l'Ecole de Nancy. Cliché C. Philippot

E. Gallé, Lampe de mosquée, inv 386. Nancy, musée de l’Ecole de Nancy. Cliché C. Philippot

Cette première version, produite entre 1884-1889, est très proche des modèles Mamelouk, tels que ceux que l’on peut trouver à Lisbonne, mais aussi dans de nombreux autres musées européens (British Museum de Londres, musée du Louvre, …) ou proche-orientaux (Alexandrie,…). De forme élancée, ce vase présente une composition en trois parties de taille pratiquement comparable, avec ce haut col évasé caractéristique et cette superposition de formes coniques opposées. Le vase Espoir, de dimensions supérieures, est conçu également en trois parties – pied, panse et col-  mais avec l’accent porté sur une haute et large panse arrondie. Dans les deux cas, les anneaux appliqués sur celle-ci rappellent la fonction d’origine de l’objet. La première lampe de mosquée présente un décor émaillé et gravé de rinceaux stylisés associés à des cartouches à figures de cavaliers. Ce motif est repris en couleur sur une autre verrerie, le vase au cavalier persan, inv. 334, réalisé en 1889 (Ill.)

E. Gallé, vase au cavalier persan, 1889. Nancy, musée de l'Ecole de Nancy. Cliché C. Philippot

E. Gallé, vase au cavalier persan, 1889. Nancy, musée de l’Ecole de Nancy. Cliché C. Philippot

Espoir reprend le motif du tapis de rinceaux, mais les figures des cartouches font place aux inscriptions en calligraphie arabisante “Espoir” ,”Et ma lumière” et “Elle luit au fond des maux” . Ce décor fait directement référence lui aussi aux lampes Mamelouk sur lesquelles étaient parfois gravés des sourates du Coran ou les noms des Sultans commanditaires. Gallé manifeste par ailleurs un grand intérêt pour l’écriture cursive arabe et ses qualités graphiques, qu’il réinterprète par exemple dans sa signature.

Quand il présente cette pièce en 1889, Gallé n’est pas le premier verrier français à s’intéresser à l’art Mamelouk. Philippe-Joseph Brocard (1831 – 1896), originellement restaurateur d’antiquité, réalise des pièces  inspirées par les verreries Mamelouk qu’il présente au public dès l’Exposition universelle de 1867 à Paris. Des grands musées, tels le British Museum ou le Victoria & Albert museum de Londres, font l’acquisition de ses pièces. Gallé a pu découvrir son travail dès 1867, puis en lui rendant visite dans son atelier parisien (1).

L’Orientalisme romantique et exotique de la première partie du 19ème siècle laisse peu à peu place à une véritable connaissance de l’art islamique, grâce au travail des érudits et des collectionneurs qui voient en lui une source nouvelle de formes et de décors dont devraient s’inspirer les arts appliqués européens. Les collections des musées connaissent une période faste d’enrichissement entre la fin du 19ème siècle et le début du 20ème siècle, en particuliers l’Union centrale des Arts décoratifs. (Voir à ce sujet le catalogue de l’exposition présentée aux Arts décoratifs en 2007 “Purs décors? Chefs d’œuvre de l’Islam aux Arts décoratifs”.)

Gallé comme Brocard reproduisent avec une finesse extrême le complexe décor émaillé et doré des verreries Mamelouk. Mais si Brocard reste dans une reproduction si fidèle qu’on peut parfois même reconnaître la pièce exacte dont il s’inspire, Gallé lui, cherche à dépasser le modèle pour en donner sa vision personnelle. L’ampleur du vase Espoir, l’adaptation du modèle tripartite, la composition et la technique du décor témoignent à la fois de ce qu’il doit à l’art islamique et de ce qu’il cherche à dépasser. Dès 1889, certains vases montrent que Gallé cherche à remplacer la technique du verre émaillé au profit d’un verre coloré dans la masse, jouant sur les superpositions et sur l’acquisition d’un véritable volume tridimensionnel.

E. GAllé, vase Espoir, détail de l'inscription. Nancy, musée de l'Ecole de Nancy. Cliché C. Philippot

E. Gallé, vase Espoir, détail de l’inscription. Nancy, musée de l’Ecole de Nancy. Cliché C. Philippot

Au même moment Gallé découvre l’art de l’Extrême Orient, et c’est finalement davantage par ce biais que sous l’influence des formes islamiques, qu’il va progressivement composer son répertoire de formes et de décors modernes. Ce passage par l’art islamique correspond sans doute pour partie à un effet de mode passager, mais pas seulement. Connaissant l’implication et l’érudition de Gallé, on ne s’étonnera pas de l’application portée à la retranscription de la finesse du décor Mamelouk. Ceci ne peut être que le fruit de longues heures d’études et d’une admiration réelle.

Le choix même de l’objet, une lampe, pour faire briller cette lueur d’espoir d’un Lorrain pour la réunification de son pays, montre cette manière si sensible et particulière à Gallé d’exprimer son art.

Le vase Espoir “luit” au musée de l’École de Nancy dans la galerie du verre au rez-de-chaussée… Allez donc lui rendre une petite visite!

(1) Voir B. Hakenjos, Emile Gallé, 2012, T.1,p.80